OASIS – LIBAN: pourquoi réinventer l’identité libanaise

Publié le par Patrice Sabater

Pour faire face à l’onde de choc des événements qui secouent le Proche-Orient, le Liban est appelé à réformer ses institutions et à abandonner la logique confessionnelle sur laquelle elles reposaient, il doit repenser le pacte de coexistence entre les communautés qui la composent.

Les derniers développements sur la scène libanaise (pénibles difficultés à former un gouvernement, les problèmes des réfugiés syriens, une crise sociale et économique montante, l’insécurité sans frein, la cassure entre musulmans sunnites et shiites, l’implication massive du Hezbollah en Syrie) ne relèvent pas de l’accidentel mais de la crise perpétuelle du système politique confessionnel lui-même. Ils démontrent par leur pression que les Libanais doivent incessamment trouver une issue à une crise politique qui est le résultat de deux facteurs interdépendants : un système qui fait prévaloir une logique confessionnel entre les différentes communautés libanaises, otages des politiciens de tous bords avec la complicité de certains dignitaires religieux, et la sollicitation ouverte de forces extérieures, généralement antagonistes, afin qu’elles interviennent dans le pays, ce qui ne fait qu’exacerber les oppositions et les anathèmes entre les parties libanaises.

Dans ce contexte, la planche du salut ne peut être qu’une ré-invention de l’identité libanaise ou bien de la fameuse libanité, concept forgé par Choukri Ghanem, célèbre homme de lettres libanais du début du 20e siècle (1861-1930). Cette identité n’est rien moins aujourd’hui qu’une « Arche de Noé », en dehors de laquelle les Libanais seront probablement emportés par le déluge qui sévit dans la région et qui commence à laisser ses traces tant sur le devenir des âmes que sur l’ensemble des relations sociales.

Toutefois adhérer au Liban et intégrer l’identité libanaise au cœur même de chaque communauté libanaise nécessite un changement de cap de toutes les forces politiques en présence. Il est nécessaire que les composantes du 8 Mars, surtout les partis shiites, acceptent d’intégrer l’État en mettant leur confiance dans les forces de sécurité, qui ont marqué beaucoup de points positifs ces derniers temps, et en énonçant une position claire quant à l’avenir de leurs forces militaires et quant à leur demandes politiques. Une volonté politique de négocier de bonne foi est nécessaire à ce niveau. L’exemple de la déclaration de Baabda n’est plus à répéter. Publiée le 11 juin 2012 par les participants à la table du dialogue entre Libanais, elle avait mis les fondations d’une nouvelle entente politique et une feuille de route pour tous mais a été reniée quelque temps après avoir reçu l’aval de tous.

Il devient inévitable que le 14 Mars, surtout dans ses composantes sunnites, accepte une réforme profonde des institutions de l’État, y compris un remodelage du pouvoir plus rationnel, au-delà des accords de Taëf, en dépassant le modèle d’un fonctionnement tel qu’il a été appliqué sous la tutelle syrienne et qui faisait du système politique libanais un simple otage entre les mains d’une grand frère ou d’une grande sœur. Il ne suffit plus de proclamer l’obligation de l’adhésion et l’appartenance à l’État ; il faut présenter la vision d’un État capable de fonctionner et de réaliser les intérêts des Libanais.
Les chrétiens sont tenus de donner un « contenu d’avenir et d’avant-garde » à leurs choix historiques, car il ne suffit plus de vivre sur ses lauriers en faisant valoir l’initiative d’avoir fondé le Liban moderne. L’attachement inébranlable des chrétiens au Liban, patrie du présent, devra se traduire par l’élaboration d’un projet d’avenir. Celui-ci devra être axé sur un choix lucide et courageux, quant au fondement de la légitimité du pouvoir, dépassant l’attachement à tout prix au partage confessionnel du pouvoir et optant pour la citoyenneté consensuelle qui est au cœur même des revendications des révolutions arabes, malgré les déviations les plus malheureuses. La ferme volonté des chrétiens, envers et contre tout, de ne fonder le pouvoir que sur l’adhésion de tous à un ensemble commun de valeurs sociaux et politiques fera de leur choix un défi pour tous.

Les chrétiens ont réussi, malgré les régressions à incarner le principe du pouvoir fondé sur le consensus, et à continuer à le proposer à leurs concitoyens. C’est un choix qui s’est longtemps opposé au choix du pouvoir minoritaire et totalitaire : autant de chants de sirènes stridents, qui ont longtemps assourdi notre région, au nom de causes où se confond le factice et le légitime.
Le drame syrien est la preuve tragique des dangers de tels choix, et de leurs horizons sinistres et bloqués. Les implications du déchirement de la Syrie sur le Liban et au Liban, doivent inciter les forces politiques à repenser leur choix. L’implication des Libanais en Syrie ne peut être qu’étatique, donc non partisane. Elle ne peut être axée que sur la médiation, et donc prêchant la réconciliation et le redressement de l’État voisin.

Les forces politiques devraient abandonner la chimère d’une victoire de l’un des deux camps de la guerre civile syrienne, fondée sur l’idée que pareille victoire constituerait un atout quantifiable dans notre jeu politique interne. Indépendamment de l’impact que pourrait avoir l’intervention d’un groupe de Libanais dans ce carnage, il vaut mieux que tous les Syriens se rappellent, dans l’avenir proche et lointain, que leurs voisins n’ont agi que pour leur épargner cette épouvantable descente aux enfers. Le Liban a grand intérêt d’agir de cette manière afin de s’alléger le poids que représentent les réfugiés syriens sur son territoire et afin de les aider à retourner le plus tôt possible à leurs cités et villages. Quel Liban aurions-nous au cas où la vague de réfugiés syriens s’installe dans le Pays, alors que le Liban n’a jamais pu assumer la présence de la vague palestinienne de réfugiés ?

Le Liban à une mission historique à laquelle il doit être fidèle : être un pays porteur de valeurs de vivre-ensemble et de respect de la diversité et des droits de chacun et de chaque communauté. Il est important d’aider les Libanais et d’éclairer le chemin qu’ils doivent traverser et qui mènera les institutions de l’État de la phase confessionnelle où elles se trouvent, a l’étape d’un État de droit moderne. C’est une marche complexe, qui comporte une dimension éducative certaine ; mais aussi un volet social, au niveau de l’évolution des mœurs et du comportement politique, surtout des jeunes générations. Il faudra aussi s’assurer que les communautés libanaises, sans aucune exception, jouissent des garanties politiques et constitutionnelles quant à leur droits et à leur devenir.
Encore le Liban, oui ! Car son rôle est plus que jamais déterminant pour la région et pour la nécessité de sortir de la guerre et ses violences. Pour cela, il devra faire le pas vers un nouveau printemps.

Salim Daccache – OASIS, 23 avril 2014

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