Syrie : Mgr Jeanbart (Archevêque melkite d'Alep) - une communauté meurtrie qui lutte pour survivre

Publié le par Patrice Sabater

Dans une Alep dévastée, l'archevêque grec melkite se démène pour mettre en place un programme humanitaire qui profite à tous.

De nouveau et depuis plus d’un mois, le courant électrique et les lignes téléphoniques sont perturbés, l’eau manque et cela fait bientôt dix jours qu’Alep est assiégée et coupée du reste du monde. Il y a juste quelques jours, Jeudi Saint, la ville fut le théâtre d’affrontements terribles qui ont empêché les gens, horrifiés par les bombardements, de sortir de leurs maisons pour aller prier. Il est inutile, en ces circonstances tragiques, de parler de ce que  les aleppins endurent, innombrables sont les difficultés qui les assaillent et les problèmes humanitaires, aussi bien matériels que sociaux, qu’ils doivent affronter à chaque levé de soleil.

DES COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES DES LE DÉBUT DU CHRISTIANISME

Il nous est impossible d’énumérer ici toutes les souffrances de la population de cette ville, huit fois millénaire, et surtout celles  des chrétiens, dont elle abrite dans son enceinte un grand nombre, ils étaient estimés à quelques 150.000 avant la guerre. Alep compte de nombreuses Églises et Institutions caritatives et sociales de toutes sortes. Vous avez certainement déjà entendu parler de ce que les Aleppins ont subi comme dégâts matériels et de malheurs humains difficiles à  supporter qui les frappent, à cause de cette guerre ignoble et dévastatrice. Des Communautés  chrétiennes vivent dans cette ville depuis les premières années du christianisme. Notre Evêché était déjà établi officiellement depuis la fin du troisième siècle et un de ses premiers évêques  était présent au Concile de Nicée  en 325. Jusqu’à aujourd’hui et malgré tous les malheurs qui nous frappent, notre Église continue à vivre et nous ferons tout ce que nous pouvons pour que sa marche apostolique dans ce malheureux pays ne s’arrête point.

UNE GRANDE DÉSOLATION ET UNE SITUATION TRÈS PÉNIBLE

Les dégâts effrayants qui ont touché nos institutions et les biens de nos fidèles, les maisons démolies,  les usines détruites, le travail arrêté, l’exode des gens en nombre important, tout ceci a causé une grande désolation et une situation sociale très pénible, où le manque du nécessaire et la pauvreté des gens de plus en plus apparente nous attriste et nous rend particulièrement malheureux et surtout lorsque nous pensons à ce qu’était notre ville de prospérité et de bien-être pour ses habitants. Les destructions qui ont frappé les institutions et structures administratives de la ville et démoli ses nombreuses usines ont également touché nos églises et nos différents établissements. Cinq des 12 églises de notre diocèse ont subi des dégâts importants: l’église Saint Michel a reçu 2 roquettes, le siège de l’Archevêché et la Cathédrale attenante ont été touchés à 6 reprises et ont subi de grands dégâts. Notre église dans la ville de Tabaka sur le grand barrage de l’Euphrate est en ruines, et celle de la ville de Rakka a été dévastée par des groupes Djihadistes, elle est toute fissurée et son curé a dû la quitter pour cause de menace à sa vie. Quant à notre église de Saint Démétrios, située dans un quartier populaire sur la ligne de démarcation, elle avait été la cible de plusieurs projectiles de mortiers. Nombre de nos institutions et de nos écoles ont aussi subi des dégâts de toute sorte, mais n’ont pas été détruites, Dieu merci !

LES ÉCOLES, SEUL ESPOIR POUR L’AVENIR  

Malgré ce qui se passe, nous faisons beaucoup d’efforts pour que nos écoles, qui sont notre seul espoir pour l’avenir, continuent leur mission éducative et culturelle. Elles sont au nombre de 7 actuellement, dont 3 instituts de formations professionnelle: touristiques, soins infirmiers, et gestion : les études continuent dans la section touristique et celle des soins infirmiers. Nous avons dû transférer les services de deux de nos  quatre écoles : « Al Amal » et « Al Farah » de la banlieue vers le centre-ville, où nous avons obtenu l’autorisation du ministère pour utiliser provisoirement les locaux disponibles. Les deux autres écoles que nous avons : « Al-Inayé » et « Al wouroud »  ont pu continuer leurs activités dans leurs propres bâtiments en ville. Ces écoles qui comptaient avant la guerre quelques quatre mille élèves, en accueillent aujourd’hui, dans leur ensemble, moins que trois mille.

UNE ACTION HUMANITAIRE MENÉE PAR LE DIOCÈSE

Depuis la fin de l’année 2011, le diocèse avait pris des précautions en prévision des risques  que pouvaient courir les chrétiens en matière de ravitaillement en cas de pénurie. Nous avions prévu le stockage d’une bonne quantité de vivre et de denrées alimentaires et nous nous étions préparés à offrir éventuellement, l’aide possible aux fidèles dans le besoin et plus particulièrement à ceux qui  étaient les plus touchés  par les affres de la guerre. Un Comité  ad hoc a été établi à cet effet, il a organisé l’action humanitaire de secours dans les différents domaines de la façon suivante :

A-La distribution de paniers de provisions auprès de 1.500 familles dans trois de nos centres paroissiaux. Le Comité travaille en coopération avec un groupe de prêtres et de laïques engagés dans l’église, ce qui a permis à ces familles de recevoir chaque mois un panier alimentaire lui permettant de survivre, nous entamons déjà la troisième année de ce programme.

B-Face à l’arrêt des travaux dans les usines et le gel des activités commerciales et professionnelles, nombre de chefs de familles se sont retrouvés sans travail et sans aucun revenu financier leur permettant d’assurer le strict minimum des besoins ordinaires de leurs familles. A cet effet, nous avons créé une « caisse des urgences » visant à procurer une somme mensuelle à ces familles, équivalente à la moitié d’un salaire chaque fin de mois, 400 familles en bénéficient à ce jour. Nous espérons avec l’aide de Dieu pouvoir continuer cette aide jusqu’au retour des pères de familles à leur travail.

C-Dans ces circonstances pénibles, nombreux sont ceux qui se trouvent devant la grande difficulté d’accéder à des soins médicaux convenables, nous avons pour cela élargi l’action de notre dispensaire communautaire et nous l’avons équipé de tout ce qu’il faut pour répondre aux besoins urgents dans les circonstances actuelles.

D-Nous avons ouvert nos couvents et nos institutions pour accueillir les familles déplacées qui n’ont plus d’hébergement. Une centaine de familles, en majorité musulmanes, sont logés chez nous actuellement.

E-Entre temps un grand problème devait être absolument résolu, c’est celui de la scolarité des enfants. La situation financière de nombreux parents d’élèves devenue très lamentable, les a rendu incapables de payer leurs dus aux écoles de leurs enfants. Face à cette situation très pénible et vue les circonstances particulièrement éprouvantes et afin de permettre à nos jeunes de poursuivre leurs études, nous nous sommes trouvés dans l’obligation de créer un fonds de bourses scolaires à l’intention des élèves dont les parents sont devenus incapables de payer leurs frais scolaires. Il fallait sauver à la fois l’écolier dans la poursuite de sa formation  et l’école dans la poursuite de son fonctionnement. Nous avons réussi en 2013 à assurer près de 550 bourses d’études et nous espérons pouvoir en assurer un peu plus cette année-ci, afin de pouvoir répondre  aux demandes du nombre croissant de familles affaiblies par la guerre et en pleine détresse.

Enfin nous avons grand espoir que ce calvaire que traverse notre pays ne durera plus pour longtemps, et que la paix reviendra pour que nos fidèles retournent à leurs travail dans la paix et retrouvent une vie normale, en sécurité et dans une atmosphère sereine d’entente fraternelle entre les citoyens de ce pays bien aimé.

Alep le 21 avril 2014

+ Jean-Clément JEANBART

Un témoignage reçu à l’Œuvre d’Orient

 

Syrie : Mgr Jeanbart (Archevêque melkite d'Alep) - une communauté meurtrie  qui lutte pour survivre
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