LIBAN - PROCHE-ORIENT : Mgr Maroun Nasser Gemayel : « L’Europe doit aider les chrétiens à rester en Orient »

Publié le par Patrice Sabater

Mgr Maroun Nasser Gemayel :

« L’Europe doit aider les chrétiens

à rester en Orient »

Depuis juillet 2012, Mgr Maroun Nasser Gemayel est évêque de l’éparchie maronite Notre-Dame-du-Liban à Paris.

Les événements en Syrie et en Irak, avec l’émergence de Daech, ont semé le doute sur la possibilité pour les chrétiens et les musulmans de vivre encore ensemble au Moyen-Orient. Comment en est-on arrivé à cette situation ?

Durant deux mille ans, les chrétiens ont connu des hauts et des bas avec les différents régimes politiques, byzantins puis musulmans. Mais ils ont réussi à conserver leur liberté et leurs liturgies, ont continué à être actifs dans des domaines de pointe comme la médecine et les universités, et leurs églises sont restées ouvertes. Ils n’ont jamais été menacés – ou à de rares exceptions près – dans leur existence, comme ils le sont actuellement. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Pourquoi veut-on déplacer ces chrétiens et les faire partir d’Irak, de Terre sainte, d’Égypte ou de Syrie ? Qu’ont-ils fait ? Ils ne dérangent personne ! Les mass media braquent leurs projecteurs exclusivement sur Daech, mais qu’est-ce qui fait que Daech existe, si ce n’est, entre autres, des guerres successives et des rancœurs engendrées dans cette région ?

Le conflit israélo-palestinien a déstabilisé tout le Moyen-Orient depuis plusieurs décennies. Pourquoi ? Parce qu’Israël veut devenir un État juif et souhaiterait qu’émergent autour de lui d’autres États religieux pour légitimer sa politique. En voulant expulser les Palestiniens vers d’autres pays, Israël a fait basculer ses voisins dans l’insécurité. Sans oublier la guerre menée par l’administration américaine en 2003 en Irak et ses conséquences désastreuses. Certains, comme Daech, en profitent.

Dans ce contexte-là, le dialogue interreligieux ne se limite donc pas aux chrétiens et aux musulmans.

Certains croient que les civilisations devraient vivre les unes à côté des autres sans se mélanger. Cette vision des choses est catastrophique. Nous appartenons tous à ce même monde oriental. Israël ne peut pas vivre au Moyen-Orient sans s’ouvrir et dialoguer, car il est inséré dans cette région du monde.

Je regrette que l’Europe et la France, notamment, ne jouent pas pleinement leur rôle d’intermédiaire dans ce cadre-là. L’Europe est le continent le plus proche du Moyen-Orient, et entretient des liens économiques et culturels étroits avec lui. Tous deux appartiennent au monde méditerranéen et ont cette mer en commun. Pourquoi n’a-t-on pas réussi à trouver une collaboration entre pays du bassin méditerranéen ?

Quelles seraient les conséquences de la disparition des chrétiens d’Orient sur le dialogue islamo-chrétien ?

Si jamais les chrétiens d’Orient venaient à partir ou à disparaître, s’ils n’étaient plus ces interlocuteurs entre l’islam et l’Europe, la nature de leurs relations en serait profondément affectée. L’Europe connaît mal l’islam du Moyen-Orient, qui n’est pas le même que celui d’Afrique du nord ou d’Afrique noire. Comment va-t-elle se comporter avec ce monde qu’elle ignore sans l’entremise des chrétiens qui y sont habitués ? L’Europe doit aider les chrétiens à rester en Orient. On ne peut pas vivre le dialogue interreligieux sans le concours de la géographie et d’une présence sur le terrain.

Les États et le Saint-Siège dialoguent déjà. S’y prennent-ils mal ?

Le dialogue tel qu’il est pratiqué par les instances européennes, occidentales ou romaines, ne correspond pas à la réalité. Leur démarche est trop cartésienne. Le Moyen-Orient, c’est un autre monde, une autre culture, une autre église aussi. Les schèmes de pensée à la Descartes ne fonctionnent pas là-bas. Il faut aller sur le terrain et voir comment ça se passe pour s’en rendre compte.

Comment chrétiens et musulmans dialoguent-ils justement sur le terrain ?

En Orient, et au Liban particulièrement, nous essayons de vivre un dialogue de tous les jours entre chrétiens et musulmans. Ça n’a rien à voir avec le dialogue universitaire ou académique. À la longue, cette proximité entre chrétiens et musulmans en Orient a créé une vie commune. L’islam fait partie de la culture des chrétiens, et le christianisme fait partie de la culture des musulmans. L’Évangile est connu de ces gens-là. Et l’Église universelle a intérêt à ce que chrétiens et musulmans vivent ensemble au Moyen-Orient car, qui va évangéliser ce monde musulman si les chrétiens venaient à le quitter ? Cela suppose aussi que, en tant quechrétiens d’Orient, nous soyons toujours chrétiens. C’est une autre paire de manches

Qu’entendez-vous par là ?

Sommes-nous encore chrétiens ? Menons-nous une vie chrétienne correcte, sans corruption, sans exploitation ? Nous avons souvent été à l’affût, essoufflés à force de courir, à cause des guerres qui ont trop duré, mais cela ne doit pas signifier que nous ne devons plus être des chrétiens habités par l’Évangile. Nous devons toujours avoir en tête cette conversion continuelle. Et notre Église d’Orient est, elle aussi, appelée à être davantage une Église, c’est-à-dire pauvre et au service des autres.

Source : Famille chrétienne (Nov. 2014) - Antoine Pasquier

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