Noël : Dans la nuit la plus longue (Marc Chagall)

Publié le par Patrice Sabater

Noël : Dans la nuit la plus longue (Marc Chagall)

L’archange de Marc Chagall

C'est dans la nuit la plus longue, trois jours après le solstice d'hiver (22 décembre), que l'Église universelle a choisi de fixer la fête de la naissance humaine de Jésus, le Fils éternel du Père. La « nuit » réelle est ici l'image au figuré de la nuit spirituelle. Et c'est dans un coin perdu, dans des circonstances pénibles et sans le moindre confort, que la Vierge Marie donne naissance à Jésus. Faisant preuve d'esprit pratique, elle emmaillote le petit et le place dans une mangeoire. On la comprend, elle n'allait quand même pas le coucher par terre.
On ne dira jamais combien il est remarquable que la naissance de Jésus soit annoncée à d'humbles bergers par un ange auquel se joint, l'instant d'après, « une troupe nombreuse de l'armée céleste » « louant Dieu en disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes objets de sa bienveillance », traduction plus fidèle que « aux hommes de bonne volonté ».
Ce qui est tout aussi remarquable, c'est que l'homme ait spontanément associé la louange collective des anges à un chant, ce que le texte ne dit pas exactement. C'est un excellent exemple de la manière dont la foi s'enracine dans une culture humaine, la nourrit et s'en nourrit.
En un seul autre endroit de l'Ancien Testament, soit en quelque deux mille ans d'histoire, on entend un semblable concert angélique. C'est dans le récit de la vocation du prophète Isaïe (Is. 6 :3), vers l'an 740 avant l'ère chrétienne. Le passage rapporte que le prophète Isaïe « voit le Seigneur Yahvé assis sur un trône élevé », ainsi que des séraphins (anges dotés de six ailes) qui se tiennent au-dessus de lui « et ils se criaient l'un l'autre ces paroles : Saint, saint, saint est Yahvé Sabaot, Sa gloire remplit toute la terre ».

Théophanies
Ce passage, on le sait, est à la source du « Sanctus » qui marque toutes les liturgies eucharistiques. On le chante, ou on le récite, en invoquant la venue de l'Esprit Saint sur les offrandes du pain et du vin.
Comme le « Gloria » que sont supposés chanter les anges, ce répons entendu par Isaïe a spontanément été associé à un chant, alors que le texte ne parle que de « cris ».
Pourtant, il n'est pas faux de parler de chant ni de rapprocher l'un de l'autre les paroles entendues par Isaïe et celles qu'ont entendues les bergers.
Ici et là, nous assistons en effet à des théophanies, à des manifestations divines. Dans Isaïe, Dieu apparaît dans une gloire effrayante, dans l'évangile de saint Luc, dans la merveille de sa naissance humaine, dans sa condescendance. Mais on peut voir, dans cette humble théophanie, l'une des premières allusions indirectes à l'origine divine de Jésus, puisque ces mêmes anges qui « chantent » ou clament haut le sainteté et la gloire du « Seigneur » assis sur son trône, chantent aujourd'hui à la naissance d'un simple enfant que sa mère a déposé dans une mangeoire d'animaux. Nous ne sommes pas dans un conte merveilleux, et Noël n'est pas « la plus belle des légendes ». La pauvreté et l'ombre de la croix se profilent déjà derrière cette image à la fois surprenante et attendrissante.

Les « harpes de Dieu »
Nous retrouverons les séraphins d'Isaïe dans le Livre de l'Apocalypse où on les entend à nouveau « se crier l'un à l'autre : Saint, saint, saint est le Seigneur... ». Mais toujours pas de « chant ». Ce n'est qu'un chapitre plus loin que l'on va enfin entendre les anges « chanter » : « Ils chantent un cantique nouveau : Tu es digne de prendre le livre et d'en ouvrir les sceaux, car tu fus égorgé et tu rachetas pour Dieu, au prix de ton sang, des hommes de toute race, langue, peuple et nation : et tu as fait d'eux pour notre Dieu une royauté de prêtres régnant sur la terre. »
Un peu plus loin, on entend de nouveau les anges, mais cette fois, c'est leur « clameur » pas leur chant et on les entend « criant à pleine voix ». Au chapitre 15 on va enfin entendre « les harpes de Dieu », mais en règle générale, les anges crient plutôt qu'ils ne chantent, et parfois « de toutes leurs forces ». Ainsi au Livre de l'Apocalypse, « Après quoi, je vis descendre du ciel un autre ange, de grande autorité (...) Il s'écria de toutes ses forces : "Elle est tombée, Elle est tombée, Babylone la Grande (...)" ».
Le cri des anges peut être un cri véritable. Mais il est légitime aussi d'affirmer que ce sont des cris « au figuré », comme des manchettes de journaux, des avertissements. « Babylone est tombée. » En fait, Jésus parlait souvent par images et comprendre leur « sens figuré » est toujours nécessaire pour saisir ce qu'il veut dire. Ainsi l'image du « festin » utilisée dans l'Ancien Testament pour parler de l'invitation que Yahvé, par les prophètes, lance au peuple hébreu, est souvent reprise par Jésus dans le même contexte et le cœur tout aussi lourd. Tout créateur, tout artiste, voire toute maîtresse de maison en fait l'expérience : invités au banquet de la Beauté, les invités parfois se dérobent. Ils traînent les pieds, se font prier, s'excusent. Ils ont mieux chez eux. « Merci, non, j'ai mon coin de feu ; ma boisson chaude refroidira. » Oui, nous refusons.

Un monde imperméable à la beauté
Je pense à Vincent Van Gogh et à l'imperméabilité du monde à la beauté de ses toiles, comme à la tragédie intérieure de son intelligence cédant à la folie. Il lance ainsi plusieurs centaines d'invitations, chacune plus pressante que l'autre, jusqu'à la sublime « Nuit étoilée » – sa nuit de Noël – où il nous montre les astres danser, où l'on voit les spirales de la lumière nocturne parcourir le ciel et s'affronter comme des vagues. Il peint la danse cosmique de l'Univers engagé dans des mouvements de marées, des circonvolutions où les principes du plein et du vide s'interpénètrent. Un an plus tard, il mettait fin à sa vie, en affirmant que cela « vaut mieux comme ça ».
Toutes nos invitations d'hommes, de poètes, d'amants, de patriotes renvoient à la grande invitation lancée par Jésus au banquet de la croix, et à la tragédie de sa solitude, à laquelle fait allusion le vieillard Siméon lors de sa présentation au Temple, quand il avertit Marie : « Et toi, un glaive te transpercera le cœur ! » Jésus avait encore quarante jours !
L'invitation du Christ est aussi effrayante et réaliste que celle de tout créateur. Avec lui, cependant, c'est l'ultime vérité et l'ultime paradoxe : se perdre au monde pour se retrouver en Dieu. Le vide et le plein. C'est pourquoi le Christ parle aussi de la « porte étroite » et du « petit nombre » de ceux qui s'y engagent de plein cœur. Bien sûr qu'il y a de la place pour le grand nombre dans un cœur aussi grand que le sien, mais leur bonheur sera tristement à la mesure de leur désir : limité. Alors que la table est pleine.

Source: OLJ.org - Fadi Noun -

le 25/12/2014

 

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