Proche-Orient : Eli BARNAVI - Immigrés illégaux dans les deux Terres promises

Publié le par Patrice Sabater

L’alliance entre les Etats-Unis et Israël, ne cessent de nous seriner les politiciens des deux côtés de l’océan, est fondée sur les mêmes valeurs. Voici deux sociétés démocratiques, inspirées par la promesse biblique et créées par des vagues d’immigrants en quête de liberté et d’une vie meilleure. Mais l’histoire leur impose aussi une différence de taille, sur laquelle il est malséant de s’appesantir : les Etats-Unis ont accueilli et accueillent tout le monde, du moins en principe ; Israël est ouvert aux seuls juifs, telle est sa vocation, incarnée dans la loi du Retour. D’où des politiques d’immigration radicalement différentes.

Cependant, ces politiques souffrent des exceptions, et ces exceptions sont grosses de conflits. Les Américains ont beau définir leur pays comme une terre d’immigration, ils ne sont pas heureux de constater qu’ils abritent sur leur sol une énorme masse d’immigrés illégaux, environ 11 millions d’individus principalement venus du Mexique voisin. Les Israéliens, eux, sont encore moins heureux de faire une place à quelque 55 000 individus, dans leur quasi-totalité des Soudanais et des Érythréens arrivés ici après avoir franchi, dans des conditions épouvantables, le désert du Sinaï.

Les situations sont donc étrangement symétriques : des populations qui n’iront nulle part, là-bas par incapacité à déporter des millions d’individus, ici en raison des conventions internationales. Là-bas et ici, de nombreux enfants qui sont nés ou ont grandi dans leur patrie d’adoption et ne se connaissent d’autre identité que celle du pays où leurs parents ont échoué.

Mais le traitement du problème est bien différent dans les deux cas. Empêché par le Congrès dominé par les Républicains de légaliser le statut des illégaux par la voie législative normale, Barak Obama s’est résolu à user de ses pouvoirs exécutifs. S’il n’est pas le premier président à y avoir recours – ce fut le cas pour Ronald Reagan et Georges Bush père, pour ne nommer que deux Républicains -, c’est pour la première fois que cette mesure touche autant de personnes, puisqu’il s’agit de prévenir la déportation de près de la moitié de la population immigrée « non documentée », soit environ 5 millions d’âmes. De manière significative, il n’y dans cette affaire pour le parti démocrate que des coups à prendre. Si les Latinos sont, bien sûr, très favorables à la démarche présidentielle, ils ne comptent que 16% de la population, cependant que la vaste majorité blanche y est plutôt hostile. Pourquoi le fait-il alors ? Parce qu’il estime que la morale et la bonne politique se conjuguent pour l’y obliger. N’est-ce pas ce qu’on est en droit d’attendre d’un homme d’Etat ?

En Israël, en revanche, le pouvoir n’y songe pas. Peuple de réfugiés, censés nous souvenir que nous fûmes « esclaves au pays d’Egypte » afin de traiter avec humanité « l’étranger en notre sein », on aurait pu espérer avoir appris quelque-chose de nos malheurs pour ne point durcir notre cœur au malheur des autres. Nation capable d’avoir intégré des millions de réfugiés démunis de tout, on aurait pu faire une place à quelques dizaines de milliers de miséreux qui ne demandent pas la charité, seulement la possibilité de gagner leur pain. D’autant qu’il n’y en aura pas d’autres, un mur érigé à la frontière égyptienne y a mis bon ordre. D’autant, aussi, que, pendant qu’on enferme ces hommes que la loi internationale nous empêche de déporter et qu’on les pousse ainsi à quitter « volontairement » le territoire, l’Etat importe des dizaines de milliers de travailleurs immigrés dont le bâtiment et l’agriculture ne sauraient se passer. Il est vrai que ceux-là arrivent par l’entremise de marchands de main d’œuvre bon marché qui votent Likoud…

Mais non, faute de pouvoir expulser ces malheureux, on refuse de les autoriser à travailler. Ils sont donc condamnés soit à l'oisiveté, soit aux petits boulots clandestins, et s'entassent dans des logements de fortune dans les quartiers du sud de Tel-Aviv au grand dam des résidents. Et, pour « résoudre » le problème et donner à cette ignominie un cadre légal, on tente de faire passer une loi qui permette de les enfermer en attendant de les pousser dehors.

Invalidée à deux reprises par la Haute Cour de Justice, en septembre 2013 et un an plus tard, ce qui ne s’était jamais vu, une troisième mouture de ce texte fait son petit bonhomme de chemin à la Knesset. Cette fois, il s’agit d’attacher une clause à la Loi fondamentale sur la dignité et la liberté de l’individu qui lui permettrait de voter derechef, à une majorité qualifiée, une loi invalidée par la Cour pour cause d’inconstitutionnalité. Dans les attendus du projet de loi, il est dit qu’en démocratie, lorsqu’une question de principe divise les branches législative et judiciaire, le dernier mot doit rester au parlement, expression de la volonté du peuple souverain.

Cette affaire jette une lumière crue sur la dégradation de la démocratie israélienne. Elle constitue, en effet, un assaut contre trois piliers de toute démocratie libérale qui se respecte : les droits de l’homme dans leur acception la plus immédiate et la plus évidente ; la Haute Cour de Justice, bastion libéral haï par l’ensemble du camp au pouvoir, séculiers et religieux confondus ; et, par voie de conséquence, le principe de la séparation des pouvoirs. Ses promoteurs ne comprennent pas, ou font semblant de ne pas comprendre, le rôle en démocratie d’une juridiction de contrôle de la constitutionnalité des lois.

C’est peut-être là qu’il faut chercher la principale différence entre les Etats-Unis et leur petite sœur proche-orientale. Là- bas, démocrates et républicains s’étripent furieusement sur tout, mais communient dans le même culte de la démocratie et de l’état de droit. Ici…

Elie Barnavi est historien et essayiste, Professeur émérite d'histoire moderne à l'Université de Tel-Aviv, et ancien ambassadeur d'Israël en France.

Source: i24news.tv,

le 2 décembre 2014

http://www.i24news.tv/app.php/fr/opinions/53108-141202-immigres-illegaux-dans-les-deux-terres-promises

Proche-Orient : Eli BARNAVI - Immigrés illégaux dans les deux Terres promises
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