Proche - Orient : Une autre politique possible ?

Publié le par Patrice Sabater

 Après les attentats, la France doit-elle changer

de politique au Moyen-Orient ?

Les attentats terroristes de Paris doivent-ils amener la France à changer de politique au Moyen-Orient ?

Ce souhait a été formulé cette semaine par l’ancien Premier ministre François Fillon, qui a appelé à un rapprochement de Paris avec la Russie et l’Iran contre les djihadistes de l’organisation État islamique (EI). Grand spécialiste du monde arabe, le journaliste Ignace Dalle vient de publier La Ve République et le monde arabe (éditions Fayard), ouvrage dans lequel il retrace soixante années de politique étrangère française au Moyen-Orient. Dans une interview au Point.fr, il explique ce que la France doit changer dans sa diplomatie pour apaiser les tensions dans la région et dans l’Hexagone.

Le Point.fr : François Fillon a-t-il raison d’appeler à un aggiornamento de la diplomatie française ?

Ignace Dalle : Il a tout à fait raison quand il appelle à prendre davantage en compte les points de vue russe et iranien, notamment sur le dossier syrien. Ce qui me frappe en revanche, c’est qu’il ne mentionne pas du tout Israël. Or, nombre d’anciens ministres français des Affaires étrangères que j’ai interrogés estiment que le conflit israélo-palestinien est éminemment central au Moyen-Orient, car une solution à cette crise pourrait contribuer à apaiser la région. Pour les opinions publiques arabes, l’Occident et surtout les États-Unis donnent l’impression d’être totalement alignés sur Israël. Or, je ne pense pas que notre silence face au développement des colonies serve la paix. D’ailleurs, je cite dans mon livre un sondage de la BBC, selon lequel les opinions publiques européennes considèrent qu’Israël est l’un des trois pays qui menacent le plus la paix dans le monde, au même titre que la Corée du Nord ou l’Iran.

Mais la France considère Israël comme un allié, ainsi que comme un pays démocratique.

Oui, mais passer ce message aux opinions publiques arabes est difficile. En Afrique du Nord, par exemple au Maroc, il est assez stupéfiant de constater le nombre de personnes qui se montrent compréhensives à l’égard de l’organisation État islamique (EI).
Mais quel rapport entre Israël et l’organisation État islamique ?

Depuis l’assassinat de Yitzhak Rabin, la politique israélienne a malheureusement contribué au développement de l’islamisme radical, notamment à Gaza. D’autre part, lorsqu’on écoute le discours de l’EI, « l’ennemi sioniste » est souvent évoqué. Le non-règlement de ce conflit touche énormément les opinions publiques arabes.

En quoi cela concerne-t-il la France ?

Ce même mal-être est exprimé chez nous en France. Beaucoup de jeunes qui n’ont pas beaucoup de culture politique et réagissent de façon très affective estiment tout de même qu’il y a un deux poids deux mesures flagrant à cet égard. Et il y a des gens comme Dieudonné qui jouent d’une façon très malfaisante sur ces sentiments. La question israélo-palestinienne est manipulée par des fanatiques souvent assez habiles qui influencent des esprits fragiles. Je suis toujours frappé, lors de mes voyages en Afrique du Nord notamment, de l’indulgence, pour ne pas dire de la complaisance, à l’égard de l’islamisme radical. Je pense que le monde arabe va très mal et qu’il n’y a pas un régime pour racheter l’autre. Les populations ont toujours le sentiment d’être humiliées. Le philosophe Michel Onfray a d’ailleurs déclaré récemment que les populations arabes avaient le sentiment que l’Occident passait son temps à les bombarder. Ce n’est pas entièrement faux. Le chaos actuel dans la région est largement dû à l’intervention américaine en Afghanistan et en Irak.

Justement, en Syrie, Barack Obama n’a-t-il pas précipité la radicalisation de l’opposition en refusant d’intervenir en 2013 ?

Je ne suis pas certain qu’une intervention militaire aurait changé quoi que ce soit. J’estime, au contraire, que l’on aurait dès le départ dû essayer de trouver une solution transitoire avec la Russie et l’Iran.

Mais ces deux pays, en soutenant tous azimuts Bachar el-Assad, n’ont-ils pas contribué au pourrissement de la crise syrienne ?

J’ai eu l’occasion de parler au Liban avec nombre de politiciens proches de la Syrie. Tous déplorent que l’on n’ait pas assez exploité les filières russe et iranienne. Moscou et Téhéran ne sont pas fous et se rendent bien compte que Bachar ne pourra tenir à long terme à la tête de son pays, avec le bilan effroyable qu’il a derrière lui. Nous n’avons pas été assez loin dans ce sens. Il faut chercher des interlocuteurs au sein du régime syrien qui n’ont pas de sang sur les mains. Cela peut changer aujourd’hui avec la baisse du prix du pétrole qui pénalise la Russie comme l’Iran. Il y a peut-être une opportunité à saisir. Plus globalement, je crois que les Occidentaux apparaissent tout d’abord comme trop souvent alignés sur la politique américaine.
François Hollande a-t-il raison de ne pas bombarder les djihadistes en Syrie pour ne pas conforter Bachar el-Assad ?

Sur ce point, je pense que François Hollande a tout à fait raison, d’autant que la France n’a pas les moyens militaires et financiers pour le faire. Nous sommes actuellement embarqués dans des conflits au Sahel, sans compter que 10 000 soldats ont été appelés en renfort pour la sécurité du territoire français après les attentats.

Concernant l’Iran, l’Élysée pointe davantage le rôle de nuisance de l’Iran dans la région plutôt que celui de stabilisation.

L’Iran défend avant tout ses intérêts. Les vrais patrons en Syrie sont les Iraniens. Sur le plan tant politique que militaire, Bachar el-Assad demeure entre leurs mains.

Comment expliquez-vous que la France soit plus pro-israélienne que les États-Unis sur le dossier du nucléaire iranien ?

Il y a effectivement une sensibilité assez forte de la France à l’égard du point de vue israélien. Mais je pense que le dossier nucléaire en lui-même est une farce. Les Iraniens sont beaucoup trop intelligents pour essayer de jouer un jour avec une arme nucléaire, ce qui aurait pour conséquence sa disparition immédiate. D’autre part, le monde musulman ne comprend pas pourquoi Israël possède la bombe atomique, alors que l’Iran et l’Égypte n’y ont pas droit. Il ne faut pas oublier que l’Iran, c’est quand même les Perses, une puissance régionale importante dont il faut tenir compte pour l’avenir. Enfin, peut-être la position française s’explique-t-elle également par l’amitié que la France porte envers les monarchies du Golfe, très hostiles à l’égard de l’Iran. Nous possédons tout de même énormément d’investissements qatariens en France, mais aussi français au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, ce qui pèse beaucoup.

Le « double jeu » dont sont accusés les pays du Golfe vis-à-vis du terrorisme est-il, selon vous, réel ?

Je pense que les dirigeants – émir du Qatar, roi d’Arabie saoudite – ne sont pas du tout favorables à l’EI. Les monarchies du Golfe se rendent bien compte qu’ils sont une cible privilégiée de l’organisation État islamique. En revanche, certains milliardaires locaux les financent effectivement, notamment en raison de la doctrine wahhabite (ultra-rigoriste de l’islam, NDLR) très présente au Qatar et en Arabie saoudite et qui les lie. Il est difficile de contrôler ces flux et un effort doit être fourni sur ce point. On peut parler en revanche de « double jeu » de la part de la Turquie (qui laisse nombre de djihadistes transiter par son territoire, NDLR). Mais il faut la comprendre. Le régime syrien n’a cessé de manipuler les populations kurdes de Syrie contre Ankara. Toutefois, les Turcs ont enfin consenti à mieux surveiller leurs frontières, sous la pression des États-Unis et de l’Europe.

Source : Le Point. Samedi 24 janvier 2015

 

Proche - Orient : Une autre politique possible ?

« Il serait bon que l’ONU reconnaisse le génocide arménien »

François Hollande participera mercredi 28 janvier à un dîner solennel en compagnie de représentants de la communauté arménienne, point de départ des commémorations du centenaire du génocide.

Entre 1915 et 1916, 1,2 million de membres de cette communauté vivant dans l’Empire ottoman ont disparu. L’universitaire spécialiste de l’Arménie, Michel Marian, espère que le centenaire sera l’occasion d’une reconnaissance plus large des massacres comme génocide par la communauté internationale.

Entre le printemps 1915 et le printemps 1916, deux tiers de la population arménienne de l’Empire ottoman a disparu, soit 1,2 million de personnes, rappelle l’universitaire Michel Marian. De nombreux hommes ont été tués sur ordre du gouvernement des Jeunes turcs, alors au pouvoir. Les femmes sont souvent mortes d’épuisement ou ont été forcées de se convertir à l’islam.

Depuis de nombreuses années, la communauté arménienne se bat pour que ces exactions soient reconnues comme génocide. Michel Marian, maître de conférences en philosophie politique à Sciences-Po Paris et spécialiste de l’Arménie (1), pense que l’anniversaire des massacres pourrait être l’occasion pour les États-Unis, l’ONU et le Pape François, d’intervenir en faveur de cette reconnaissance.

En France, où les exactions contre les Arméniens sont reconnues comme génocide depuis 2012, François Hollande participera mercredi 28 janvier à un dîner solennel en compagnie de représentants de la communauté arménienne, qui compte environ 400 000 personnes dans le pays, point de départ de nombreuses commémorations.

Julien Duriez

Source : La Croix.com - 28/1/15

 

(1) Michel Marian est l’auteur, avec Ahmet Insel, de Dialogue sur le tabou arménien (Éditions Liana Levi, 176 p., 15 €).

 

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