En attendant Dimanche : Homélie du 2ème Dimanche de Carême... Dans la lumière

Publié le par Patrice Sabater

En attendant Dimanche : Homélie du 2ème Dimanche de Carême... Dans la lumière
En attendant Dimanche : Homélie du 2ème Dimanche de Carême... Dans la lumière
En attendant Dimanche : Homélie du 2ème Dimanche de Carême... Dans la lumière
En attendant Dimanche : Homélie du 2ème Dimanche de Carême... Dans la lumière

Dans la lumière...

La fenêtre était ouverte. La chaleur envahissait déjà toute la maison et le peu d’air qui rentrait était pesant et lourd. Elle était là sans bouger, les yeux fixés sur l’horizon. Elle cherchait comme elle pouvait, malgré ses yeux fatigués, l’ombre de son fils qui ne venait pas... Cela faisait un moment d’ailleurs qu’il ne venait plus. Les hommes valides et jeunes n’étaient plus dans les champs. Ils ne remplissaient plus les tâches habituelles qui font tenir droit et fier un homme sur le pas de sa porte. Rome avait enrôlé ces hommes. D’autres étaient partis avant l’humiliation d’être circonscrits, et d’autres encore avaient voulu suivre un jeune rabbin, un Galiléen que personne ne connaissait. On disait de lui qu’il était d’un trou perdu de Galilée loin du Lac de Tibériade, loin de Séphoris, loin de la route de la via maris, non loin de Capharnaüm et de quelques lieux où il ira se « raconter » : Bethsaïde, Magdala... Dans son silence, cette femme attendait, elle aussi, que les promesses divines s’accomplissent. Le temps était passé et sa peau s’était plissée de mille espoirs et de mille attentes. Elle attendait la gloire pour Israël ! Son fils suivait cet homme sans trop savoir exactement pourquoi, mais il pressentait qu’avec lui se jouait quelque chose d’important, de grand, de lumineux. Le Nazaréen venait d'annoncer la proximité du Royaume dans les villes et bourgades du Nord de la Palestine ; à la vue de ses actes, à l'audition de ses paroles, les gens s’étaient demandés qui il était. Est-ce qu’un rabbin de Nazareth, c’est-à-dire de nulle part, peut dire quelque chose de bon, de bien et de nouveau ? Il semblerait que oui, alors ils sont partis sur le chemin. Ils ont voulu le voir d’abord avant de s’engager : le jeune homme riche..., en vain ! Zachée, Marie de Magdala, Lévi, Bartimée...

Les évangélistes Matthieu, Marc et Luc vont, chacun à leur façon, narrer le récit de la Transfiguration. Ils vont nous faire entrer dans cette expérience mystique qui arrive à un moment particulier de la vie de Jésus de Nazareth. Jésus prend avec lui les trois premiers disciples qui l'ont suivi et les emmène sur une haute montagne. C’est une montée. Une montée sur le Thabor et une montée également pour retourner au cœur du Judaïsme ; à Jérusalem. Rien désormais ne l’arrêtera. Il montera et ils le suivront ou l’expérience s’arrêtera là. Il y sera rejeté, crucifié et ressuscité. Pierre, au nom des disciples, déclare qu'il est le Messie de Dieu (Christ en grec). Il est celui qu'Israël attend depuis toujours.

Nous sommes ici, chers Frères, devant le temps des choix : suivre le Christ en acceptant la Croix jusqu’à Jérusalem ou faire demi-tour comme le Jeune homme riche. La suite du Christ nous engage et nous entraîne au-delà de ce que nous imaginerions. Plus récemment, regardons ceux qui se sont mêlés à la foule des gens de peine : milliers d’évêques, de prêtres et séminaristes dans les baraquements de Dachau, vie donnée de Saint Maximilien-Maria Kolbe, vies d’engagement des Pasteurs Dietrich Bonhöffer ou Martin Luther King, et encore Nelson Mandela ou Oscar Romero ! Nous pourrions ajouter à cela la longue liste des chrétiens d’Orient qui meurent parce que chrétiens... Non, la lumière de cette Transfiguration n’est pas pour briller égoïstement, pour être plus beaux ou meilleurs, mais elle brille pour que nous soyons dans la clarté de Celui qui est Lumière et qui nous appelle à la Lumière. Alors, ceux qui veulent être ses disciples doivent le suivre sur ce chemin, et qui veut épargner sa vie la perdra. Il faut monter à Jérusalem, «la ville qui tue les prophètes»...

Nous sommes, ici, au cœur de la Tradition judaïque et de l’Orient avec deux figures essentielles et donc incontournables que sont Moïse - dont la parole fait autorité - et Élie, le Prophète par excellence. Ces deux figures symbolisent et récapitulent toute la première Alliance. Moïse et Élie sont des figures du monde ancien. Ils sont dans la tête et dans le cœur des disciples que Jésus s’est choisi pour vivre cette expérience. Ils seront, d’ailleurs, les mêmes à Gethsémani. Nous passons avec eux à un autre monde. Le monde de la descente vers Jérusalem pour vivre la Pâque du Seigneur et notre Pâque. Première pâque sur le monde, première véritable montée pour le Royaume des Cieux. Pierre, Jacques et Jean seront, au lendemain de la Transfiguration, les figures qui vont porter le Nouveau monde.

... et la mère attend toujours que son fils revienne. Il n’est toujours pas là. Cette attente est longue. Malgré tout, elle pressent qu’il se passe quelque chose... Elle ne saurait trop le dire. Peut-être est-ce les folies ou les inquiétudes de l’âge ! Un trop plein d’amour ? Les disciples, fiers comme Artaban, et en premier lieu Pierre n’ont pas l’air de saisir véritablement ce qui est en train de se jouer, de se passer. Ils sont encore dans l’affirmation de soi, dans les certitudes. Ils « sont arrivés ». Que peuvent-ils attendre d’autre ? Ils sont avec Jésus, leur Maître, et avec Moïse et Elie les deux piliers du judaïsme. Le monde peut donc s’écrouler... Le plus vieux d’entre eux, Pierre, raisonne en lui-même et entrevoit qu’il y a quelque chose à comprendre, mais quoi ? Pense-t-il à la Croix ? Non. Il serait même tenté de s’en détourner. Veut-il s’installer et conduire ses compagnons dans un lieu d’éternité stérile en dressant trois tentes ? C’est le moment opportun pour Jésus de dire l’intime de lui-même, de dire qui il est et vers quoi il se propose de les amener. En fait, il leur fait vivre déjà une pâque d’une certaine façon. Il entre dans leurs raisonnements et dans leurs cœurs pour les conduire là où ils ne voudraient pas aller..., comme nous !!! Nous sommes donc à un point focal, à un lieu de croisement où les disciples ont besoin d’être confirmés dans la foi en Christ. C’est alors qu’une voix venant de la nuée désigne Jésus comme le Fils bien-aimé. Les disciples devront écouter et suivre Celui qui est destinataire de cette voix qui avait été déjà entendue au jour de son Baptême par Jean dans le Jourdain.  Dans l’Evangile de Marc, la Transfiguration retentit comme un sommet. Cet évangile, hormis l’introduction du Chapitre premier et du premier verset, indique nettement la messianité de Jésus comme Christ et Seigneur : la voix se fait entendre au Baptême, elle se fait de la même façon entendre au Thabor, et une dernière fois ce sera le Centurion à la Croix qui dira la messianité de Jésus et affirmera « qu’Il était vraiment le Fils de Dieu ». Nous sommes donc devant un évangile bien charpenté dans la nomination de Jésus et dans l’affirmation de ce qu’Il est : le Fils choisi du Père et vivant dans l’Esprit.

... La nuit est entrée dans la petite maison et la vieille dame range son ouvrage. Non, décidemment, il ne rentrera pas ce soir... Non, mamie, ton fils est trop occupé à suivre Jésus. Il est resté en bas du Mont Thabor. Il attend avec d’autres, et demain il montera à Jérusalem. Pour sûr, tu le reverras un jour, et il viendra te raconter dans le feu d’une lumière qui, dans le cœur, ne s’éteint pas qu’un Temps nouveau est arrivé, qu’il y a de la joie, de la liberté, que les fers vont tomber... Pour le moment, la lumière là-haut s’est éteinte: plus de Moïse, plus d'Élie, plus de lumière, plus de voix céleste. Plus rien ne parle. Un tour de clé est donné à la Première Alliance. On passe à autre chose et à une autre réalité. Pour vivre « l’aujourd’hui de Dieu », il faut accepter de vivre avec Jésus caché, avec le Seigneur de tous les jours, de nos quêtes de sens, de notre vie bousculée, pècheresse, pauvre et riche toute à la fois. Il nous faut se laisser dessaisir, redescendre des hauteurs pour reprendre la vie ordinaire.

Demain, oui demain, ton fils reviendra comme on revient sur l’ouvrage. Il aura un peu vieilli, et toi aussi. Il pleurera de joie dans tes bras. Tu le consoleras sans rien savoir de ce qu’il a vécu, mais tu le laisseras parler le premier. Tu en as l’habitude depuis si longtemps. Tu es mère depuis si longtemps. Pendant son absence, tu as vécu comme Marie, la Mère du Christ... Tu méditais dans ton cœur. Aujourd’hui, ton fils te fait entrer dans une nouvelle réalité. Tu as besoin d’entendre ses paroles parce que tu sais que tes jours sont comptés, mais la libération des Fils d’Israël est plus importante que ta vie parce qu’il y a, en son sein, ta Vie et la Vie qui ne finit pas. Tu seras bientôt toi aussi dans cette lumière. Pour l’heure, tu te prépares à bénir le jour du retour de ton fils, et tu l’aimeras encore parce qu’il est tien, et parce qu’il aura vu le Fils dans la lumière de Pâques... si déjà bellement annoncée. Ce sera si beau ! Ferme tes volets et ne crains pas, ton fils est sur le bon chemin. Demain sans doute, il sera à la Capitale et tout commencera s’il le veut et si, toi qui me lis, tu le veux aussi !!!

Père Patrice Sabater Pardo, cm

Valencia, le 28 février 2015