IRAK : "Un complot se trame contre les Assyriens de Syrie. Ils veulent nous chasser de nos maisons"

Publié le par Patrice Sabater

IRAK : "Un complot se trame contre les Assyriens de Syrie. Ils veulent nous chasser de nos maisons"
IRAK : "Un complot se trame contre les Assyriens de Syrie. Ils veulent nous chasser de nos maisons"

TÉMOIGNAGE

Des proches d'un prêtre assyrien établi au Liban ont été enlevés par les jihadistes de l'EI lundi dans la province syrienne de Hassaké. Il raconte à L'Orient-Le Jour son angoisse.

"Lundi à l'aube, vers 5h, environ 1 000 combattants de Daech (acronyme arabe de l'EI) ont attaqué les villages de Tel Chamiram et Tel Jazira, Les villageois ont été attaqués en plein sommeil. Certains ont réussi à s'échapper, d'autres n'ont pas eu cette chance".

Au bout de la ligne, la voix tremble. Depuis lundi, Teglath, un prêtre assyrien établi au Liban, n'a plus de nouvelles de plusieurs de ses proches. Depuis que les jihadistes du groupe État islamique (EI) ont attaqué ces villages chrétiens sous contrôle des forces kurdes dans le gouvernorat de Hassaké, dans le nord-est syrien, enlevant une centaine d'habitants, le Père Teglath et son épouse, elle aussi une Syrienne assyrienne, vivent dans l'angoisse.

"Le père de ma femme, sa mère, ses frères et sœurs, ses oncles, manquent à l'appel, explique le Père Teglath. Lorsque j'ai contacté par téléphone l'un de ses oncles, un homme m'a répondu en disant:  Nous sommes l’État islamique. Il m'a d'abord interdit de parler à l'oncle, mais a par la suite changé d'avis". La conversation fut brève, l'oncle, terrorisé, ne parvenant pas à trouver ses mots. La famille de l'épouse du Père Teglath est établie à Tel Jazira.

Pour le prêtre originaire de Hassaké, "un complot se trame contre les Assyriens. Ils veulent nous chasser de nos terres et de nos maisons". Les Assyriens sont parmi les plus anciennes communautés converties au christianisme.

Selon lui, 150 personnes ont été enlevées. Un chiffre également avancé par le Conseil national des syriaques en Syrie. Parmi eux, des femmes et des vieillards. "Toutes les autres informations qui circulent sur l'attaque sont erronées", insiste-t-il. L'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), une ONG basée à Londres et disposant d'un large réseau d'informateurs sur le terrain syrien, évalue le nombre des disparus à 90. Le père assyrien évoque des maisons et des églises brûlées.

"On ne sait pas où ils ont été emmenés", se désole le prêtre assyrien, soulignant qu'il n'y a eu aucun signe précurseur de l'attaque. "Les rescapés sont en majorité des hommes. La majorité de ceux restés derrière sont des femmes et des jeunes filles. On nous a dit qu'il y avait des morts", poursuit-il.

Les enlèvements se sont produits dans des villages proches de Tel Tamr, à l'ouest de la ville de Hassaké, dans une région où s'affrontent jihadistes de l'EI et combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG). Les miliciens kurdes ont lancé une double offensive contre l'EI dimanche, avec le soutien de peshmergas irakiens et l'appui aérien de la coalition formée par les États-Unis. Leur objectif est de reprendre le contrôle de cette région frontalière stratégique, puisqu'elle jouxte des territoires irakiens aux mains des jihadistes, notamment ceux où vit la minorité yazidie victime d'atrocités l'an dernier.

Dans la tête du Père Teglath et de son épouse, tournent depuis lundi ces récits effrayants de victimes ou de proches de victimes de rafles opérées par les jihadistes de l'EI en Irak. Surtout ceux des chrétiens et de Yazidis justement, histoires de femmes vendues, comme esclaves notamment.

Selon l'OSDH, les combattants kurdes sont parvenus dimanche à cinq kilomètres de Tel Hamis, ville contrôlée par l'EI. Leur offensive, à laquelle participent des combattants assyriens, a fait au moins 14 morts dans les rangs de l'EI. L'an dernier, l'EI avait déjà enlevé plusieurs assyriens en représailles à la participation de membres de la minorité chrétienne aux combats aux côtés des YPG. La plupart d'entre eux avaient été libérés à l'issue de longues négociations.

Sur ce point, le père Teglath indique que le jihadiste qu'il a eu au téléphone n'a émis aucune demande en contrepartie de la libération des otages. Source supplémentaire d'inquiétude.

"Pourquoi nous attaquer ?"

Le Directeur de l'OSDH, Rami Abdelrahmane, affirme que "les jihadistes ont attaqué les deux villages pour se venger des Kurdes, qui ont lancé il y a quatre jours une offensive, appuyée par la coalition internationale menée par les États-Unis, pour reprendre des villages dans les environs de Tel Hamis, également dans la province de Hassaké".

"Pourquoi nous attaquer ? Pourquoi ne pas avoir attaqué les combattants kurdes ?, s'interroge le prêtre. Les jihadistes savent où se trouvent les Kurdes. Qu'y a-t-il dans nos villages ? Du pétrole ?".

Il reconnait toutefois que des combattants chrétiens se battent aux côtés des combattants kurdes. "Oui, il y a des combattants chrétiens sur les lieux. Il y a entre 50 et 100 Assyriens et Syriaques au front", précise-t-il.

Avec le développement de la guerre en Syrie et l'entrée dans le conflit de groupes jihadistes radicaux, les chrétiens – surtout les membres de la communauté syriaque – se sont organisés en milices pour assurer la défense de leur communauté. 

Des milices pas assez fournies pour repousser une attaque jihadistes, estime toutefois le prêtre. "Les combattants de Daech étaient lourdement armés. Comment voulez-vous qu'une poignée de résistants (combattants chrétiens, ndlr) repoussent un millier de jihadistes ?", poursuit-il, faisant état de plusieurs tués dans les rangs des combattants chrétiens.

Interrogé sur le sort des rescapés, le prêtre affirme qu'ils se sont réfugiés à l'archevêché assyrien de la ville de Hassaké, du même nom que le gouvernorat. "Depuis, il y a un effort de coordination avec l’Église afin que les rescapés soient transférés vers Qamichli (également dans le gouvernorat de Hassaké) à la frontière avec la Turquie, précise-t-il. Nous, nous réclamons qu'ils puissent venir au Liban afin d'être en sécurité". Mais les conditions d'entrée récemment imposées aux réfugiés syriens par l’État libanais rendent les choses difficiles, indique le prêtre. En janvier dernier, le Liban, déstabilisé par l'afflux de réfugiés, a commencé à limiter l'entrée des Syriens en leur imposant une série de formalités. "Récemment, 20 familles n'ont pas pu entrer au Liban en raison de cela", ajoute-t-il. 

En attendant, le Père Teglath continue de chercher la moindre information sur les otages. Ses seuls canaux de communication sont les combattants chrétiens dans les environs des villages attaqués. "Mais les jeunes me disent qu'ils n'arrivent toujours pas à lancer une contre-attaque, précise-t-il. Ils sont sous le feu des francs-tireurs. Ils ne savent toujours rien sur le sort des disparus". Interrogé sur l'éventuelle mise en place d'une opération de médiation, le prêtre affirme n'être au courant de rien, ni de la part des autorités syriennes, ni de leurs homologues turques, ou d'autres groupes armés. "Jusqu'à présent, personne n'est intervenu, déplore-t-il. Nous avons sollicité les frères assyriens, syriaques et chaldéens irakiens, mais en vain".

Angoissé, démoralisé, désemparé, le Père Teglath affirme ne "pas vouloir payer le prix des agissements des autres. Le peuple chrétien est pacifiste. A présent, nous ne pouvons implorer que Jésus-Christ".

Source : Matthieu KARAM | OLJ – 25 février 2015