Irak : « Nous autres prêtres et religieuses seront les derniers à partir" (Document AED France)

Publié le par Patrice Sabater

Irak : « Nous autres prêtres et religieuses seront les derniers à partir" (Document AED France)

De retour d’Irak, l’AED rapporte les témoignages de ces nombreux héros de la foi rencontrés pendant une semaine: les prêtres, séminaristes, religieux et religieuses, pour certains eux-mêmes réfugiés, et qui ont fait le choix de rester auprès de leur troupeau assailli par l’État Islamique.

« La nuit, nous entendons souvent des bruits de tirs d’artillerie. Mais heureusement, nous sommes assez éloignés des lieux de bataille », raconte le Père Steven. C’est une question de point de vue. En fait, à vol d’oiseau, à peine 15 km séparent la localité d’Alqosh et la ligne de front, où les peshmerga kurdes lourdement armés affrontent les islamistes terroristes de Daesh. Derrière se situe la vaste plaine de Ninive, conquise l’an dernier par les djihadistes, qui l’ont déclarée comme partie intégrante du territoire de leur califat en Syrie et en Irak. Depuis Alqosh, il est possible de voir à l’œil nu les localités chrétiennes maintenant tombées aux mains de l’État islamique. « Là derrière, il y a mon village, Batnaya », explique le prêtre chaldéen en désignant la direction du village chrétien dans la plaine. J’y étais prêtre. Maintenant, c’est Daesh qui y fait la loi. »

L’ecclésiastique raconte que l’été dernier, tout est allé très vite, l’État islamique progressait de plus en plus et 125 000 chrétiens paniqués ont pris la fuite. « J’ai été le dernier à quitter Batnaya. Les djihadistes sont arrivés peu de temps après. Leur première question a été : où est le Père Steven ? On veut le tuer. » Le prêtre explique que des musulmans des localités voisines se sont ralliés aux djihadistes, des gens avec lesquels les chrétiens avaient pourtant vécu toute leur vie côte à côte. « Cela nous a particulièrement attristés. »

Aujourd’hui, le Père Steven fait donc partie des réfugiés à Alqosh, à quelques kilomètres seulement de sa paroisse de Batnaya. Avec lui, plus de 480 familles chrétiennes de la région ont trouvé refuge dans cette très ancienne ville chrétienne, résidence de l’évêque chaldéen Mgr Mikha. Les ruines d’une synagogue abritent la tombe de Nahum, prophète de l’Ancien Testament. Il s’en est failli de peu pour que le drapeau noir du califat flotte aussi au-dessus des toits d’Alqosh. « Début août, les islamistes se trouvaient aux portes d’Alqosh », ajoute le Père Steven. « Mais pour des raisons qui nous sont inconnues, l’État islamique a rebroussé chemin. C’est ce qui nous a sauvés. »

Son confrère le Père Ghazwan y voit la marque de la main de Dieu. « C’est un miracle que nous puissions encore être ici. L’été dernier, la police nous avait intimé de quitter immédiatement la localité, lorsque les troupes de Daesh progressaient de plus en plus. À certains moments, il n’y avait donc plus personne ici. Seule une centaine de jeunes hommes sont courageusement restés dans les montagnes pour défendre Alqosh », assure le prêtre. « Ils étaient prêts à défendre la ville contre l’État islamique, même au prix de leur jeune vie. Ils étaient prêts à mourir pour leur patrie. » Le Père Ghazwan a lui aussi été obligé de fuir avec les autres habitants. Mais seulement pour une semaine. « Cette semaine-là, pour la première fois depuis près de 2000 ans, aucune messe n’a été célébrée à Alqosh. » Mais cette situation n’a pas duré longtemps. « Je suis revenu ici le 15 août. Je voulais être auprès de nos jeunes. »

Désormais, avec l’évêque Mgr Mikha et l’aide de l’AED, le P. Steve et le P. Ghazwan soutiennent chaque jour les réfugiés sur le plan matériel, spirituel et psychologique, dans l’espoir de pouvoir retourner chez eux….à quelques kilomètres de là.

De retour d’Irak, l’AED rapporte les témoignages de ces nombreux héros de la foi rencontrés pendant une semaine: comme celui des soeurs irakiennes dominicaines et des séminaristes, pour certains eux-mêmes réfugiés, et qui ont fait le choix de rester auprès de leur troupeau assailli par l’État Islamique.

« Nous avons perdu 23 couvents » - Sr. Suhama, dominicaine

Des douzaines de prêtres, de religieux et de religieuses ont été déplacés au cours de l’année passée. Ils n’ont pas seulement perdu leurs couvents, leurs églises et leurs monastères, mais aussi leurs établissements scolaires et foyers d’enfants ; en fait, ils ont perdu tout l’apostolat édifié au fil des années. « Nous avons perdu 23 de nos couvents et de nos maisons », déplore Sœur Suhama. Aujourd’hui, la religieuse dominicaine vit dans une maison mitoyenne à proximité d’Erbil. Comme elle, des douzaines de religieuses, de moines et de prêtres bénéficient du soutien de l’AED pour recommencer à zéro. « Rien qu’à Qaraqosh, nous étions 26 sœurs. Nous y menions une vie paroissiale florissante. Cette perte continue de traumatiser certaines des sœurs. Elles rêvent la nuit qu’elles pourront bientôt retourner chez elles. »

A côté d’elle, une soeur pleure doucement. Depuis leur fuite, 14 religieuses plus âgées sont décédées de tristesse, choquées par cette situation. Sœur  Suhama explique combien il est difficile de mener une vie régulière conforme aux règles de son ordre avec cette nouvelle situation. « Nous devons nous occuper de nos gens qui vivent maintenant ici. Ils ont beaucoup de problèmes. Mais nous nous efforçons malgré tout d’accorder à la messe et à la prière la place qui leur revient. » L’essentiel est que les êtres humains sentent que l’Église est proche d’eux, souligne la religieuse. « Notre mission consiste à être près de nos gens. Même si un jour, tous les chrétiens quittaient l’Irak, ce que je ne crois pas, nous autres prêtres et religieuses serions les derniers à partir. »

« Daesh a renforcé notre vocation », Randi, séminariste irakien

Tout comme les religieuses, les deux séminaristes Martin et Randi ont aussi dû abandonner leur foyer. Aujourd’hui, grâce au soutien de l’AED, les deux jeunes hommes poursuivent leurs études au séminaire à Erbil, dans le Kurdistan. « Daesh a encore renforcé notre vocation », affirme Randi avec conviction. Le jeune séminariste est originaire de Qaraqosh. « Naturellement, c’était douloureux de perdre son chez-soi. Maintenant, mes parents vivent ici en tant que réfugiés. Mais heureusement, les gens ont survécu. Cela me montre que Dieu est un Dieu de la vie. Dieu veille sur nous. »

Martin approuve. Ce chaldéen originaire de Qaramlesh, une localité à proximité de Qaraqosh, est déjà diacre. « Le prêtre de notre village et moi-même étions parmi les derniers à prendre la fuite, après nous être assurés que plus personne ne restait dans le village. Nous sommes parvenus à sauver la Sainte eucharistie et quelques livres liturgiques. Sinon, rien d’autre. J’ai vraiment eu peur pour ma vie », raconte-t-il. Lors de sa fuite jusqu’à Erbil, il a pensé à l’éventualité d’une mort toute proche. En pensant à son foyer perdu, la tristesse le submerge. « Je ne voudrais être ordonné prêtre que lorsque je pourrais célébrer ma première messe dans mon village. Évidemment, je sais que cela peut durer des mois ou même plus. » Le jeune diacre s’était auparavant décidé sciemment en faveur d’une vie en Irak. « Mes parents vivent aux États-Unis. J’y étais aussi pendant un certain temps. Mais je voulais retourner en Irak. Ma place est ici. C’est ici que je veux me mettre au service des hommes. »

Randi considère qu’il a un engagement face aux fidèles. « Je ne veux pas seulement servir à l’autel, mais aussi m’occuper des pauvres. Maintenant, nous en avons vraiment beaucoup ici. » Il est douloureux pour lui de voir que de plus en plus de chrétiens quittent l’Irak pour toujours. « Mais même si à l’avenir, notre troupeau se réduisait encore plus, nous avons cependant une mission importante ici en tant que chrétiens. Nous devons reconstruire notre pays. Nous devons apprendre malgré tout à coexister avec les musulmans. Nous devons apprendre à nos enfants le respect et la reconnaissance d’autrui. Sinon, quelque chose manquera à l’Irak. »

Source : AED France, les 14 et 15 avril 2015