TURQUIE : PROJET AVEC DES RÉFUGIÉS – “Ce sont des enfants avant tout !”

Publié le par Patrice Sabater

TURQUIE : PROJET AVEC DES RÉFUGIÉS – “Ce sont des enfants avant tout !”

En 2014, il y avait un million de Syriens réfugiés en Turquie, 53% d’entre eux étaient des enfants”, selon l’UNICEF. Le nombre de ces réfugiés dépasserait aujourd’hui les deux millions. Face à ce constat alarmant, des individus d’horizons divers ont formé un groupe afin d’agir pour les enfants réfugiés du quartier de Kadifekale, à Izmir. Un projet rassembleur et mobilisateur a vu le jour en septembre dernier. Jean-Pierre Serna et Sinan Kılıç font tous deux partie des membres fondateurs du projet, qu’ils ont nommé “Enfants photographes”. Ils nous racontent les difficultés et les espoirs de ces enfants réfugiés de guerre.

Lepetitjournal.com d’Istanbul : Comment est né ce projet ?

Sinan Kılıç: Dans les quartiers de la colline de Kadifekale (à Izmir) il y a de nombreux réfugiés confrontés à de gros problèmes économiques. Parmi eux, il y a beaucoup d’enfants dont certains ne vont même pas à l’école. Il fallait agir, il fallait faire quelque chose pour et avec les enfants. Il fallait leur apporter un soutien et les accompagner. Chacun des membres de l’équipe a décidé, avec ses compétences, de s’engager dans une action collective.

Jean-Pierre Serna: J’ai moi-même fait un doctorat en sociologie et je traite justement des problématiques que nous avons pu observer dans ces quartiers. Sinan Kılıçet Serkan Çolak sont quant à eux des photographes professionnels, nous avons donc pu conjuguer la photographie et la dimension sociale.

Sinan Kılıç: Nous avons constaté que les problématiques soulevées étaient toutes liées à la question du “vivre ensemble”. Tant chez les enfants syriens que chez les enfants turcs.

Quelles sont les principales activités menées dans le groupe ?

Sinan Kılıç : La principale activité est la photographie et toutes les activités qui tournent autour de la photographie. Avant de prendre une photo, nous faisons des activités complémentaires dans le cadre des ateliers afin que les enfants s’investissent le plus possible. Il s’agissait de travailler une idée et de retrouver cette idée à travers la photographie. Le principal objectif, c’est le “vivre ensemble”. Nous avons fait plusieurs activités : nous leur avons fait découvrir le zoo ; nous avons organisé des ateliers de théâtre à l’Institut français de Turquie à Izmir et d’autres activités au sein même des quartiers. Le but était que ces enfants, issus d’origines culturelles différentes, se rencontrent, puissent communiquer et échanger.

Nous les initions à plusieurs activités qui ont un rapport à la photographie. Mais une fois arrivés à la photographie, les perspectives s’ouvrent à nouveau. Souvent les nouveaux réfugiés ont peur, ne communiquent pas assez… certains n’ont pas d’amis et d’autres ne restent qu’entre amis. Grâce à ce projet, ils sortent petit à petit et prennent conscience de leur quartier, ils s’approprient leur espace. Ils se rendent compte qu’ils ont des droits. Mais cela vient implicitement ! Tant du côté des réfugiés que des enfants turcs. D’ailleurs, du côté des enfants turcs les activités ont permis de briser cette barrière qui empêche la communication.

Pourquoi avoir choisi la photographie comme support de réponse à la question “vivre ensemble, c’est quoi ?“

Jean-Pierre Serna : Nous nous sommes posé la question : qu’est-ce que chacun d’entre nous peut apporter à ces enfants ? Nous avons fait en sorte que ce projet soit une plateforme qui permette de multiplier l’aide. Des médecins ont vu les conditions difficiles dans lesquelles vivent les enfants grâce aux photos. Ils nous ont contactés et ont proposé leur aide. Nous avons reçu aussi des vêtements, de la nourriture et livres pour enfants.

Comment les enfants perçoivent cet intérêt que vous leur portez ?

Sinan Kılıç : Je pense que l’on peut mesurer cela à partir de leur investissement et du bonheur que cela leur procure. Lorsqu’on ne fait pas d’activité, les parents nous appellent sans cesse. Les enfants ont fait beaucoup de choses qu’ils n’auraient pas pu faire autrement. Nous pensons énormément à la suite... Mais il ne faut pas les abandonner, nous avons fait tellement de choses ensemble. Il faut que cela continue !

Quels sont les objectifs principaux que vous souhaitiez atteindre grâce à ce projet?

Jean-Pierre Serna: L’une des choses qui nous ont le plus frappés lorsque nous avons commencé, c’était de voir un rejet envers les réfugiés. Nous leur avons dit “venez, nous allons travailler ensemble et, malgré toutes les difficultés, nous pourrons faire de grandes choses”. C’est pour cela que nous devons rendre visible ce projet, c’est important pour nous. Ce sont des enfants avant tout ! Nous ne pouvons pas les classer en tant que réfugiés ou membres de telle ou telle minorité. Ce sont des êtres humains, ils ont une tête, un cœur et ils sont capables de produire de grandes choses. Ils sont aussi créatifs et capables de produire un projet artistique. Nous savons qu’avec ce projet, nous n’allons pas changer le monde mais tout le monde devrait aider à son échelle. Chacun d’entre nous a apporté ce qu’il pouvait (nourriture, vêtements) mais nous savons que ce projet est plus fort que tout.

Comment parvenez-vous à donner à ce projet un caractère à la fois social, pédagogique et artistique ?

Sinan Kılıç : C’est très difficile d’y répondre… Nous essayons de faire la part des choses entre toutes les dimensions du projet. En même temps, nous n’avons pas l’expertise requise pour réaliser ce genre de projet. Serkan et moi sommes des photographes professionnels mais nous travaillons individuellement. Jean-Pierre, quant à lui, est chercheur…

Jean-Pierre Serna : Quand nous nous sommes rassemblés pour la première fois, nous nous sommes engagés à garder en perspective tout ce que nous voulions réaliser sans ne jamais rien lâcher. Le principal objectif c’est, encore une fois, le “vivre ensemble”. En septembre, nous avons commencé avec les enfants : chacun d’eux devait créer un contact avec les autres. Il fallait faire en sorte qu’ils se rencontrent et fassent des choses entre eux mais aussi avec leurs voisins. Faire ensemble pour aboutir au vivre ensemble : tel est notre objectif ! Nous avons dit aux enfants “vous êtes capables de grandes choses, vous êtes des artistes. Tendez-nous votre main et prenez la nôtre. Nous allons faire un échange et ensemble nous allons créer”. Nous les avons accompagnés partout et à chaque étape. Les dimensions artistique et pédagogique étaient conjuguées lors des ateliers de théâtre. Quant à la dimension sociale, elle était visible à travers l’action que nous avons menée avec les différents réseaux et ONG (organisations non gouvernementales). Nous avons notamment poussé les enfants à aller à l’école, la plupart du temps les parents ne savaient pas comment s’y prendre.

Parlez-vous directement aux enfants de leurs droits, ainsi qu'à leurs familles?

Jean-Pierre Serna : Non. Non, parce que nous ne pouvons pas dire aux enfants, par exemple, “vous avez le droit à une alimentation correcte” alors qu’en réalité, ils ne sont pas à l’abri de la faim. C’est difficile… Nous abordons ces droits afin que les enfants comprennent implicitement qu’ils leurs appartiennent. Mais nous le faisons de manière implicite, pas directement.

Sinan Kılıç: Je rejoins ce qu’a dit Jean-Pierre. Nous leur proposons des activités et à partir de celles-ci nous voulons qu’ils prennent de l’assurance.

Pouvez-vous faire un bilan de l’avancée du projet ?

Sinan Kılıç: Il est difficile de répondre parce que c’est un projet très qualitatif. C’est une petite fleur dans des vies remplies de difficultés. Oui, le projet a un impact certain dans leur vie mais nous ne prétendons pas que ce projet changera leur vie. Elle continue…

Jean-Pierre Serna : Sur le plan artistique, nous sommes ravis des résultats. Il y a déjà une sensibilité artistique et une capacité à capter l’objectif (qui varie d’un enfant à l’autre).  En tant que bénévoles indépendants, il est très difficile pour nous de mener à bien ce projet car il demande beaucoup de temps, d’énergie et de la disponibilité. Mais le résultat du point de vue artistique est de très bonne qualité !

Combien y a-t-il d’enfants réfugiés à Izmir ?

Jean-Pierre Serna : Il est difficile de donner un chiffre car il change constamment. Certains enfants ont commencé à participer au projet, puis, les autorités ont obligé leurs familles à partir.

Combien de bénévoles sont mobilisés pour cette cause ?

Jean-Pierre Serna : De nombreuses personnes ont répondu à notre appel mais c’est très difficile de s’organiser quand il y a trop de monde. Actuellement, les bénévoles sont l’équipe de départ.

Sinan Kılıç: De nombreuses personnes et institutions ont apporté leur aide dans la réalisation du projet. L’Institut français de Turquie par exemple, mais la liste est longue !

Quand seront exposés les travaux des enfants ?

Jean-Pierre Serna : La présentation des travaux est découpée en deux grandes parties et en plusieurs sous-parties. Dans la première partie, qui débutera en mai, les enfants sélectionneront des photographies qu’ils auront réalisées sous la supervision de Sinan Kılıçet Serkan Çolak. Ces photographies, en format 4x3m, seront collées sur les murs de la ville par les enfants et avec l’aide des voisins. Cette exposition se fera sur plusieurs jours.

Dans la deuxième partie, nous organiserons une exposition générale qui débutera le 7 mai. Nous présenterons d’une part le travail fait par les enfants et, d’autre part, celui des photographes Sinan Kılıçet Serkan Çolak. Nous organisons en parallèle une présentation spéciale des différents court-métrages réalisés en Turquie et ailleurs et qui ressemblent plus ou moins au nôtre. Un débat est ensuite prévu avec Kemal Vural Tarlan, qui travaille avec les réfugiés syriens.

Sinan Kılıç : Les principaux acteurs de ce projet sont les enfants. Tout au long de sa réalisation, Serkan Çolak et moi-même avons produit et supervisé les activités. Nous avons observé l’avancée du projet et ce travail d’observation sera exposé. C’est un projet de photographie journalistique : nous montrerons la vie quotidienne des enfants dans ces quartiers. Ce sera une sorte de documentaire qui pourra être utilisé comme archive.

Qui sont vos partenaires ?

Jean-Pierre Serna : Nous avons trois partenaires principaux : L’Institut français de Turquie à Izmir ; la mairie de Konak (Konak Belediyesi) et le collectif de photo mahzenphotos. Plusieurs autres acteurs ont participé et soutenu notre projet depuis sa création.

Combien de temps vont durer les ateliers ?

Jean-Pierre Serna : Les ateliers sont pratiquement finis. Nous allons commencer à faire les collages en ville, ensuite arriveront les différentes expositions et enfin le débat avec Kemal Vural Tarlan.Depuis le début, Sinan est inquiet pour la suite. Mais nous avons créé une relation avec les enfants et nous continuerons à les voir !

Propos recueillis par Shadia Darhouche (www.lepetitjournal.com/Istanbul) vendredi 17 avril 2015 - Article paru dans les carnets de recherche de l'IFEA

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