Déjà en Juin 2014 !!! - Le riche patrimoine syrien blessé à jamais

Publié le par Patrice Sabater

Déjà en Juin 2014 !!! - Le riche patrimoine syrien blessé à jamais
Déjà en Juin 2014 !!! - Le riche patrimoine syrien blessé à jamais

La guerre en Syrie est une tragédie. Pour son peuple, d’abord. Mais aussi pour son patrimoine. Les dégâts sont considérables.  

Le minaret de la mosquée des Omeyyades d’Alep (XIe  siècle), joyau architectural de 45 mètres de haut, effondré, une très vieille synagogue du quartier Jobar de Damas pillée et vandalisée, le Krak des chevaliers, forteresse imprenable du XIIe  s., occupé par les rebelles et bombardé par les loyalistes… : autant d’images, fortes et symboliques, des effets de la guerre civile syrienne qui a débuté en mars 2011 en écho aux « printemps arabes » au Maghreb. 

Moins connues sont les photographies montrant des chars ou des pièces d’artillerie enterrés et camouflés au sein du site archéologique de Palmyre, la Perle du désert, celles des sacs de sable empilés dans les musées, ou encore les empreintes de fouilles sauvages et de pillages.

Peuplée de 23 millions d’habitants (on dénombre à ce jour 150 000 morts et des millions de déplacés), s’étendant sur près de 190 000 km2  dont plus de 40 % de plateaux arides, la Syrie est un pays d’une richesse culturelle et civilisationnelle exceptionnelle. 

De par son emplacement géographique, au carrefour des mondes de la Méditerranée, de la Mésopotamie et de l’Asie mineure, située sur la route des Indes, la Syrie historique a hébergé des hommes depuis le paléolithique (17 000 av. J.-C.) jusqu’aux Syriens actuels, indépendants depuis 1946, en passant par les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Croisés, les Ottomans et enfin les Français du protectorat (1920-1946)… Elle a en outre joué un rôle crucial dans l’histoire du christianisme.

Autant dire que la Syrie est un livre d’histoire. Même si sa recherche archéologique est relativement récente (milieu du XIXe ) et a été menée par des spécialistes occidentaux, la Syrie était jusqu’à 2011 un pays abondamment doté de vestiges, d’objets ou d’édifices remarquables. 

«Déjà riche, la Syrie bénéficiait d’une recherche archéologique au dynamisme unique au monde», n’a pas hésité à dire Sophie Cluzan, conservatrice aux Antiquités orientales du musée du Louvre, lors de l’ouverture du colloque international «Patrimoine syrien en péril», qui s’est tenu le 30 avril dernier à l’Institut du monde arabe. «Beaucoup de nouvelles découvertes ayant une “valeur universelle certaine”» se produisaient chaque année, rendant ardue la tâche de la Direction générale des antiquités et des musées (DGAM) de Syrie.

Bras armé du ministère de la culture consacré à la recherche, la gestion et la protection des objets et sites archéologiques, cette administration travaille sous le contrôle du Conseil des antiquités, et gère les musées nationaux de Damas et d’Alep ainsi qu’un peu plus d’une trentaine de musées régionaux, archéologiques, d’art populaire ou spécialisés. 

En outre, les monuments historiques religieux (mosquées, églises, cimetières) dépendent du ministère des Awqaf et des affaires religieuses. Malgré un gros effort d’équipement, certains musées régionaux et sites archéologiques souffraient d’un manque de gardiens ou de l’absence de système de climatisation. Parfois également, certains sites étaient tellement féconds qu’il fallait répartir les objets exhumés dans des musées très éloignés du lieu de découverte.

Qu’en est-il de ces musées et de ces sites depuis la guerre ? Nul n’est capable de répondre à cette question. Seules quelques bribes de réponse sont arrivées jusqu’à nous. Il faut dire que le territoire est immense. «Rien que dans le nord-est de la Syrie, dans la Djézireh, on recensait plus de 5 000 tells, ces collines artificielles constituées de ruines et de déblais sur lesquelles les hommes se sont installés, indique Cheikhmous Ali, archéologue syrien. Avec, en moyenne, un gardien pour 50 sites.» À l’été 2013, on estimait que sur 38 musées, une douzaine avaient été endommagés.

Parmi eux, Doura Europos situé à l’extrême sud-est de la Syrie sur le moyen Euphrate, non loin de la frontière irakienne, et fouillé par une équipe franco-­syrienne menée par Pierre Leriche (CNRS). Un lieu stratégique successivement occupé par des soldats des deux camps. Surnommé la « Pompéi du désert », ce site de 75 hectares du IVe  av. J.-C. surplombant l’Euphrate d’une quarantaine de mètres abritait un centre de recherche et un musée qui ont été pillés en juillet 2012. 

De même, au nord-ouest, «dans le musée d’Apamée jouxtant les ruines, une mosaïque antique de grande valeur a été arrachée au marteau-piqueur fin 2011». Interpol a été prévenu, et la mosaïque figure sur la « liste rouge d’urgence des objets culturels syriens en péril » que le Conseil international des musées (Icom) a lancée en septembre 2013. Quant au site archéologique lui-même, des images satellites ont révélé des fouilles illicites systématiques, laissant deviner le degré d’organisation et de détermination de ceux qui les pratiquent.

Face à ce désastre, les tentatives de riposte s’organisent. Officiellement tout d’abord. Dès 2006, l’Unesco avait classé au patrimoine mondial six zones syriennes comprenant 46 sites et des centaines de structures historiques. 

Il s’agit des villes anciennes de Damas au centre-ouest du pays, de Bosra au sud et d’Alep au nord, de Palmyre au milieu du désert, du Krak des chevaliers et du château de Saladin à l’ouest, ainsi que des villes byzantines du massif calcaire dans le nord. Alertée par des gens sur place comme par des ONG, la directrice de l’Unesco, Irina Bokova, a décidé le 20 juin 2013 de transférer ces sites sur la liste du patrimoine mondial en péril.

Lors d’un colloque international qui s’est tenu le 28 mai dernier à Paris, où pour la première fois assistaient des représentants des différentes parties en présence, Francesco Bandarin, sous-directeur général pour la culture, a confirmé que l’Unesco allait créer une base de données chargée de rassembler des informations sur l’archéologie, le patrimoine, mais aussi sur le trafic d’objets culturels syriens.

«Sur le terrain, aussi, les choses bougent, assure Irène Labeyrie, architecte ayant longtemps travaillé à Damas. Les Syriens prennent conscience de leur patrimoine ; beaucoup d’initiatives émergent un peu partout, comme par exemple dans le nord-ouest où les habitants de Maaret Al-Naaman se sont pris en main pour sauver leur musée riche en mosaïques», poursuit-elle. 

Même chose depuis la France où des Syriens se mobilisent, comme Cheikhmous Ali, fondateur de l’Association pour la protection de l’archéologie syrienne. Il anime un site Web grâce aux photos, vidéos et messages que lui envoient des habitants sur le terrain, n’hésitant pas parfois à prendre des risques (1).

Source : La Croix - Denis Sergent, le 23 juin 2014

(1) www.apsa2011.com