LA QUESTION DE PALESTINE de Henry LAURENS... Chronique d’un Proche-Orient éclaté

Publié le par Patrice Sabater

LA QUESTION DE PALESTINE  de Henry LAURENS... Chronique d’un Proche-Orient éclaté
LA QUESTION DE PALESTINE  de Henry LAURENS... Chronique d’un Proche-Orient éclaté

LA QUESTION DE PALESTINE  

 

Henry Laurens a achevé son grand œuvre. Après vingt ans de travail, le professeur au Collège de France publie le cinquième volume d’une histoire de la Palestine qui n’a pas d’équivalent. Le premier tome, intitulé L’Invention de la Terre Sainte, portait sur la période 1799-1922 et démarrait avec l’expédition de Bonaparte en Égypte. Le dernier, La Paix impossible, s’achève avec le dernier sursaut de négociations entre Palestiniens et Israéliens menées sous l’impulsion du président américain Bill Clinton, à Taba (Égypte), et avec la victoire de la droite nationaliste emmenée par Ariel Sharon aux élections du 6 février 2001.

La photo de couverture de l’ouvrage est explicite. C’est celle de la poignée de main entre Yitzhak Rabin, alors premier ministre israélien, et Yasser Arafat, chef de l’Organisation de libération de la Palestine, encouragée à bras ouverts par Bill Clinton. Ce 13 septembre 1993, tous trois entérinent la reconnaissance mutuelle d’Israël et du peuple palestinien.

Un processus de négociations censé conduire à une paix juste et durable au Proche-Orient commence. La somme d’Henry Laurens décrit son avènement et son déraillement. L’historien du monde arabe contemporain s’y attache avec minutie. Son étude enveloppe les pays voisins – Liban, Syrie, Jordanie, Égypte, Irak – ainsi que la puissance dominante, les États-Unis, parrains de la région durant toute cette période. Parfois, l’action de la France entre dans le champ de vision.

La synthèse des événements – politiques, militaires, diplomatiques, terroristes – est neutre. La recherche des causes est synthétique, presque minimale. Henry Laurens ne désigne pas de coupable, ne dresse pas d’acte d’accusation – ou alors sur des faits bien établis, comme le massacre de Sabra et Chatila au Liban en 1982. Mais il éclaire les responsabilités des principaux dirigeants dans les décisions qu’ils prirent au nom de leur peuple, en fonction de leurs convictions et des rapports politiques existants. 

L’Histoire, sous sa plume incisive, est en même temps la résultante de choix faits par des gouvernants, de mouvements de fond qui emportent les peuples, de faits posés par des individus dans un enchevêtrement de passions qui rend la solution du conflit quasi inextricable. L’émotion est peu mise en scène: pas de dissertation sur les espoirs, les souffrances, les accès de colère. Les faits, rien que les faits.

Ce cadre rigoureux, scientifique, rend possible une analyse de l’échec des accords d’Oslo, issus de négociations secrètes menées en Norvège et qui furent adoubés par les États-Unis dans le cadre quasi impérial de la Maison-Blanche. Henry Laurens pointe un défaut principal: ces accords visaient à établir la confiance entre Israéliens et Palestiniens mais instauraient un processus qui allait en permanence la détruire. En repoussant à plus tard les négociations et les décisions sur le statut final des derniers territoires revendiqués par l’OLP – la Cisjordanie, Jérusalem-Est, la bande de Gaza –, ils donnaient à chaque partie la possibilité de multiplier les faits accomplis et de modifier la situation sur le terrain. Les accords d’Oslo ont par ailleurs entériné l’énorme déséquilibre de puissance qui existait entre Israël et l’OLP. L’échange était totalement inégal: les Palestiniens reconnaissaient de jure l’existence d’Israël, renonçaient à toute action armée, s’engageaient dans une coopération sécuritaire avec leur ennemi ; les Israéliens reconnaissaient de facto l’existence d’un peuple palestinien – mais non d’un État – et prévoyaient de lui accorder une autonomie.

La poignée de main entre Rabin et Arafat ne signifia pas un rapprochement entre deux visions radicalement éloignées du droit. Les Palestiniens ne cessèrent de mettre en avant les résolutions de l’ONU et le principe universel du droit des peuples à se déterminer eux-mêmes. Les Israéliens considérèrent que les accords d’Oslo suspendaient ces références générales et qu’un système juridique ad hoc allait réguler les relations entre les deux peuples. Ils proposèrent des solutions techniques, fonctionnelles, qui ne de­vaient surtout pas générer, ni entériner, une souveraineté de leur partenaire/adversaire sur la terre. C’est pourquoi tous les premiers ministres israéliens qui se succédèrent, Yitzhak Rabin compris, encouragèrent la colonisation de la «Judée-Samarie». La suite d’Oslo fut une longue succession de tractations, de sommets, d’accords plombés par des annexes de centaines de pages du fait de l’obsession sécuritaire israélienne. Les États-Unis ne furent jamais des «honnêtes courtiers», la scène intérieure américaine étant marquée par la puissante influence d’Israël auprès des élus du Congrès. 

L’administration Clinton privilégia la notion d’empowerment: la capacité des individus palestiniens à prendre en charge leur destinée économique, professionnelle, familiale, sociale, en laissant de côté la question de la souveraineté. Il fallait organiser une coexistence pacifiée, et non créer un nouvel État souverain. Le processus de paix a été par ailleurs combattu en permanence par les radicaux des deux bords, qui déchaînèrent la violence.

La chronique de cette histoire tragique rédigée par Henry Laurens apporte un éclairage remarquable sur les avancées, les revirements, les points de blocage dans ce conflit du Proche-Orient. Elle ne laisse guère d’espoir sur une résolution rapide de cette guerre de Cent Ans qui envoie des ondes négatives à travers le monde entier.

Jean-Christophe Ploquin

 

LA QUESTION DE PALESTINE  

Tome cinquième – 1982-2001. La paix impossible d’Henry Laurens Fayard, 878 p., 36 €

Source : La Croix – Chronique d’un Proche-Orient éclaté/ le Mardi 08 décembre 2015

Crédit Photo: Wikipedia.org