En Syrie, la guerre menace l’artisanat traditionnel de Damas

Publié le par Patrice Sabater

En Syrie, la guerre menace l’artisanat traditionnel de Damas

Dans un petit local à Damas, Mohammad Abdallah parfait délicatement un cadre en bois avant de l'incruster de nacre : la guerre l'a obligé à abandonner son atelier de marqueterie et, comme des milliers d'artisans syriens, il juge son métier menacé.
« Je ne peux plus travailler comme avant à cause de la rareté de la main-d'œuvre », se plaint M. Abdallah, installé dans un entrepôt de la vieille ville. À 43 ans, il a abandonné son vaste atelier à Babbila, dans la banlieue de la capitale syrienne, « parce qu'il n'était plus sûr ». « Mes ouvriers sont passés de 17 à trois, certains ont rejoint les rangs de l'armée, d'autres ont émigré ou ont quitté le métier », déplore l'artisan. « Le coût de notre production est élevé et l'approvisionnement en matières premières est très difficile », ajoute M. Abdallah. Comme lui, des milliers d'artisans voient leurs activités menacées par le conflit qui ravage la Syrie depuis 2011.

Avenir incertain
« Si ça continue, il n'y aura plus d'artisans en Syrie », assène Mohammad Fayad, chercheur spécialisé dans les arts et traditions populaires. Or ce pays fut l'un des plus grands foyers de l'artisanat arabe au fil des siècles.
En 2009, le pays comptait environ 57 000 artisans, dont 18 000 enregistrés auprès de leur syndicat, explique l'expert. Mais avec la guerre, entre 70 % et 80 % d'entre eux ont dû abandonner leur métier, ajoute-t-il. Cette chute drastique est due principalement « au départ d'un grand nombre d'artisans, après la destruction de leurs ateliers, surtout dans la banlieue de Damas et à Alep, qui sont les piliers de l'artisanat traditionnel », poursuit M. Fayad.
Dans son échoppe familiale du célèbre souk al-Hamidiyé de Damas, Samer al-Noqta craint de devoir se reconvertir. Depuis plus d'un siècle, sa famille travaille dans le textile damascène, mais à cause des combats, elle a perdu son usine dans la localité rebelle d'Aïn Tarma, à l'est de Damas. « Nous n'avons pas produit un seul mètre depuis cinq ans », dit Samer qui a hérité du magasin familial en 1992. « Nous vendons aujourd'hui nos stocks », continue-t-il.

Brocart de Damas
Le brocart de Damas, tissé à la main avec de la soie naturelle et des fils d'or, est mondialement connu. En 1947, le Président syrien de l'époque, Chukri al-Kouatli, avait offert un morceau de ce tissu à la reine Elisabeth, qui l'avait utilisé pour confectionner sa robe de mariage.
Ibrahim Ayyoubi, artisan dans le textile depuis des dizaines d'années, se plaint également de la difficulté à se procurer de la soie naturelle, nécessaire à la production du brocart. Son prix a décuplé en cinq ans, passant « de 2 500 livres syriennes (6,5 euros) le kilogramme fin 2010 à 25 000 livres (65 euros) aujourd'hui », dit-il. « La crise nous a lourdement affectés, les touristes qui ont déserté les lieux représentaient 95 % de notre clientèle », confie M. Ayyoubi. Mais ce ne sont pas seulement les clients étrangers qui ont disparu. Le marché local s'est profondément réduit et les industries traditionnelles « ont besoin de stabilité pour pouvoir prospérer », affirme de son côté M. Abdallah.
Dans le quartier commercial Hariqa du vieux Damas, Bahaa al-Takriti dirige depuis des années des ateliers de production de tissus aghabani, utilisés principalement pour fabriquer des nappes brodées damassées. « Ma production hebdomadaire est passée de 60 nappes à trois actuellement », se désole-t-il. Pour confectionner ces nappes traditionnelles, il faut marquer le tissu à l'aide de moules en bois « et seules deux personnes à Damas savent actuellement le faire, contre six précédemment », souligne le commerçant. Les brodeuses, elles aussi, se font rares car beaucoup ont déserté la province de Damas pour d'autres régions plus sûres. Dans le centre de Damas, l'atelier « Ahmad Chakaki du brocard » grouillait autrefois de touristes venus du monde entier pour se procurer des tissus traditionnels syriens. « Avec la guerre, la nouvelle génération n'apprend plus le métier et j'ai peur que ce métier à tisser ne soit plus utilisé », se désole le propriétaire Ahmad Chakaki.

 

Source: 11 janvier 2016 -bOLJ et Rim HADDAD/AFP