En attendant Dimanche: 2ème Dimanche de Carême

Publié le par Patrice Sabater

Pars de ton pays

 

4-Abraham-journey-2.jpgCe premier texte de la Genèse, cette semaine, nous plonge dans une actualité brûlante et contemporaine ; néanmoins et pour être tout à fait juste, cette actualité a toujours été contemporaine de l’Homme. Ce qui rend notre situation si paradoxale, c’est que ce même Homme se croit libéré de toute servitude. Il se pense, au moins pour les sociétés industrielles et avancées, comme le fruit des différentes révolutions, du Siècle des Lumières et des Encyclopédistes, au point de penser qu’il a acquis d’une façon définitive le bien le plus précieux : la liberté. Et voici que semble encore poindre au tournant de notre réflexion, de vieux débat entre Rousseau et Voltaire, un débat qui trouvera encore des forces suffisamment vives pour embraser le monde aux 19ème et 20ème siècles. Apparemment, vu de la Terre, « L’homme est, n’en déplaise à Voltaire, dans les fers ».

Les Puissances occidentales qui connaissent bien sûr, à n’en pas douter où souffle le vent, n’ont pas su percevoir quelle serait sa trajectoire, ni comment et où il se lèverait. Le vent s’est levé au Yemen, en Tunisie et en Egypte..., et on n’en a véritablement rien su ! Du moins, on a voulu plaquer, sur la situation nouvelle d’un « printemps du jasmin », des échafaudages de pensées savantes qui ont toutes basculées dans les sables mouvants des déserts de ces pays. Et voilà l’Homme, à nouveau et toujours, sur les chemins de l’exil et de l’exode, de la désespérance et de la vie meurtrie, de la pauvreté et de la violence sur son corps. Il va et vient. Il est là. Il suit les caravanes modernes de la communication où on lui dit qu’il y a une aube et une aurore possibles... Abraham, sur l’appel de Yahvé, prit le chemin des hommes, de l’exil. Il quitte, lui aussi, son pays. Il part de Chaldée. Il ne sait pas où il va. Il part et il ne reviendra plus. C’en est fini de ce sable de la lointaine terre d’Irak. Tout commeMolnar_Abraham_kikoltozese_1850-B.jpg au Temps de la Création, c’est une Parole de Dieu qui surgit et engage la vie d’un homme et de son clan.

Abraham répond à Dieu sans savoir où il doit exactement aller. « Quitte »/« va » implique un passage, un acquiescement, une rupture et une séparation. Ce départ est une invitation à la rupture totale avec son passé et ses origines. Le départ d’Abraham se fait en deux temps : il entend l’Appel de Dieu une fois parti d’Ur, en Chaldée où il s’est installé avec son père à Haran. Le mouvement est déjà en cours. Et, c’est là que va intervenir le deuxième temps de l’Appel : « Sors de la terre, de ta parenté et de la maison de ton père ». (Gn 12,1) Quitter sa terre et sa parenté pourrait avoir du sens s’il était beaucoup plus jeune, mais à soixante-quinze ans (Gn 12,4) ? Quitter sans savoir où aller avec une femme âgée et stérile ? Comment prendre au sérieux, contre toute espérance, dans la nuit de la foi, ces paroles divines ? Pourquoi partir sans garanties, sans certitude de pouvoir atteindre cette terre ? Il ne s’agit pas seulement d’aller où Dieu conduit Abraham, mais d’y aller dans un abandon total qui favorise la deuxième partie de l’Appel.

« Je ferai de toi un grand peuple » assure à cet homme d’un âge avancé une grande descendance. Dieu pose les mains sur le Patriarche et le bénit... « Je te bénirai ». Il le rend destinataire d’un bonheur sans fin qui fait passer la promesse personnelle à universelle (« tous les peuples » ; cf. aussi Is 19,24). Puisque la promesse a une dimension universelle, la terre et le Peuple d’Israël n’en seront pas les seuls bénéficiaires. Une question se pose malgré tout. Si Dieu veut le bonheur d’Abraham et de sa descendance, il n’offre rien qui soit définitif et aisé : « C’est à ta postérité que je donnerai le pays ». Pourtant sur cette terre vit MigrantMother_SH_jjw.preview.jpgun autre peuple ; celui de Canaan. C’est une promesse qui engage un avenir (incertain ?). Ne serait-ce pas pour aujourd’hui une question pertinente, pleine d’actualité ? C’est lorsqu’Abraham arrive en Terre de Canaan qu’il sait enfin que ce sera là, son lieu de destination. Si jusqu’alors tout paraissait « couler normalement », il n’en n’est plus rien quelques versets plus loin. La famine dont parle le texte biblique oblige Abraham et son épouse Sara à quitter le pays pour l’Egypte. Rien ne se passe vraiment comme il l’avait imaginé. Cette période sombre rappelle, d’une certaine façon, le départ précipité de la terre où le Christ est né pour l’Egypte et son retour quelques années après. On sait qu’Abraham fera le sacrifice de la Terre et propose à Lot de la partager. Peut-être est-ce le bon moment pour répondre à la question de la possession de la terre : « Mon Seigneur Yahvé, à quoi saurai-je que je le posséderai ? » (Gn 15,8).

Pour le Judaïsme et l’Islam, le Patriarche est celui que l’on ne peut substituer à rien d’autre qu’à lui-même. Il est un commencement absolu qui fonde la foi et le devenir d’un Peuple sur une Terre. Pour les chrétiens, l’affirmation est diamétralement opposée : Jésus-Christ se substitue à toute chose et à tout autre personnage. Il récapitule en sa Personne toute chose, et tout ce qui précède préparait sa venue. « Avant qu’Abraham fût, Je Suis » (Jn 8). Abraham se réjouit de la venue du Christ. Son fils Isaac, en Christ, devient l’objet véritable de la promesse qui lui a été faite, et ainsi la vraie joie du Vieil homme ! Avec lui, les Temps messianiques sont accomplis (cf. Jésus dans la Synagogue de Nazareth). C’est en quelque sorte une orientation nouvelle, une réorientation; puisque, jusqu’alors et dans la théologie d’Israël, l’élection est réservée aux seuls descendants d’Abraham. La théologie chrétienne prendra des distances avec la Tradition juive. Ainsi, Jésus renverse les perspectives en proclamant qu’il est antécédent à Abraham, et qu’il est Le (véritable) fils et non pas Isaac. L’Epître aux Galates nomme Jésus comme étant de la descendance d’Abraham. L’Evangile de Saint Jean nomme le Christ comme l’unique Médiateur : « Je suis la Porte » (Jn 10,9) et « nul ne va au Père sinon par moi » (Jn 14,6). Abraham « est relégué », en quelque sorte, en deuxième position par rapport au Christ. flux_soldes_migratoires_monde1.jpg

Sur le Mont de la Transfiguration, tout aurait pu se terminer dans une (vaine) gloire. Tout aurait pu se terminer autour de ces trois tentes et du Christ. Le Chemin serait arrivé à son terme ; or il n’en est rien. Il faut continuer et redescendre pour rejoindre Jérusalem en chantant, en annonçant le Royaume de Dieu et allant vers ce Chemin de la « Via Crucis », qui sera tortueux et pénible jusqu’au sang. Nous sommes « transfigurés » avec le Christ et sa lumière rejaillit sur nous-mêmes. Nous en sommes responsables communautairement et individuellement.

Moi aussi, Seigneur, je marche sur le chemin de ces hommes et de ces femmes. Je suis petit-fils d’immigrés et fils de migrants. Ils ont affronté la guerre, les crises économiques, le désarroi, l’exclusion là-bas et l’ostracisme en France. Exclu, à la marge, ou accueilli avec des papiers temporaires ou une nationalité qui ne dira, en fin de compte, jamais la totalité du pays qui nous accueille, de la culture qui s’y vit... au point que les gens resteront toujours méfiants avec ces nationaux-là qui ne le sont que par des papiers ! Ceci, je l’ai appris petit enfant, et de fait je l’apprends encore aujourd’hui... J’ai quitté plusieurs fois ma terre natale et, comme tous les autres, je me suis efforcé de connaître cultures et terres étrangères. Dans ces arrachements, la mémoire de sa terre est refuge et grâce pour le pays qui nous accueille. Il est aussi richesse au milieu des tourments, remerciements et don sans mesure. Ils sont nombreux encore ces réfugiés qui attendent quelque chose de leurs hôtes, de nous... Amitié et chaleur, compréhension et affection pour que la mémoire si lourde soit en définitive une grâce de transfiguration pour Tout l’Homme...

 

Père Patrice Sabater Pardo, cm

Barcelona, le 16 mars 2014

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