En attendant dimanche: Homélie du dernier dimanche de Carême avant les Rameaux- "Lazare, sors !!!"

Publié le par Patrice Sabater

Sors !

 

Moines-de-Tibhirine3.jpgTout est suspendu au silence de la nuit, froide, épaisse... Rien ne semble pouvoir dissiper ce mur de neige, d’étrange silence qui demeure. Hier, les Frères sont sortis pour une heure de récréation. Ils ont laissé des traces de pas, des traces dans ce sol immaculé. La trace de leur pas est durcie. Demain, pourtant, ils ne seront que mémoire ; juste des traces dans leurs vies données. Telle est l’image que nous gardons des moines de Tibhirine à la fin du film « Des hommes et des dieux ». Sortir dans la nuit. Combien de fois l’ont-ils fait pour une raison ou une autre : soigner, recevoir, accompagner dans la mort, répondre à un appel urgent. Ce soir-là, une main extérieure vient les chercher au cœur de leur retraiteMoines-de-Tibhirine2.jpg, de leur vie en retrait. Ce soir ou demain ? Peu d’importance... « Il eut un soir..., et il eut un matin » nous dit la Genèse. Sortir a toujours été nécessaire, mais cette nuit, cette sortie de leur unique nécessaire devient un témoignage. Ce monastère ne sera pas leur tombeau. La nuit ne sera pas non plus leur linceul. Cette nuit glaciale sera un passage d’une demeure pour une autre : une voix les appelle au dehors. Il en sera de même pour Lazare de l’Evangile de ce dimanche de Carême...

Tout semble, ici aussi, suspendu. Les sœurs de Lazare sont en pleurs et cet ami qui venait si souvent est absent. Les voisins diront à tour de rôle et chuchoteront sûrement : « C’est bien dans le malheur que l’on voit ses amis ! Ils nous promettent tout, d’être présents aux jours de tristesse, partagent tout et profitent de tneige-hiver.jpgout, et quand on a réellement besoin d’eux... ». Ils haussent les épaules. Aucune parole n’arrive à réconforter Marthe et Marie... Seule la présence de Jésus pourra apporter ce réconfort. Lazare est mort et rien ni personne ne pourra rien y faire...

Ce passage de l’Evangile est placé dans un lieu de passage, comme un gond nécessaire entre deux moments importants. Il permet de glisser vers Jérusalem, la Ville Sainte où Jésus ira célébrer la Pâque. Il permet de « toucher » l’intouchable, l’insaisissable, l’incompréhensible... Ce mode de passage de la mort à la Vie que le Christ aura l’outrecuidance d’appeler « Résurrection », que les Apôtres si saisis par ce nouveau rapport à la finitude auront du mal à comprendre. Comment cet homme mort depuis plusieurs heures, plusieurs jours – au moins deux - qui sent déjà pourra-t-il re-vivre ? Comment pourra-t-il continuer sa vie sans aucune altération ? Comment va-t-il porter ces jours, ces mois... ou ces années données et offertes ? PersoResurrection-de-Lazare-2.jpgnne n’est en mesure de le dire. La Bible ne s’y attache pas. Ce qui est important, c’est que la présence de Jésus est significative sur bien des points. Elle l’est d’un point de vue de l’amitié et de la miséricorde, de la compassion qu’il éprouve ; et ce ne sera pas ici la seule fois où l’on verra Jésus pris aux tripes. Elle l’est surtout dans le fait que le Fils de l’Homme ne pourra aborder le sujet de la mort/résurrection que s’il fait montre de « puissance » pour dire que « rien n’est impossible à Dieu ». En fait, s’il n’y avait pas cet évangile, il ne serait pas possible à Jésus d’évoquer la Résurrection, sa Résurrection et la nôtre. Cela serait encore plus difficile d’accès.

« Sors ! ». C’est d’une grande voix que Jésus, au-delà de tout, au coeur des larmes, quand plus rien ne semble possible, intervient dans le cœur des ténèbres, au plus profond de la terre, dans les entrailles, si loin... si loin. Et voilà que l’homme « endormi » seResurrection-de-Lazare-3.jpg réveille, se lève et se présente au jour avec ses bandelettes. Ce que l’on voit, aujourd’hui, est un signe parmi tant d’autres, mais ce signe ne sera pas encore suffisant pour les « spectateurs », pour les scrutateurs de choses « merveilleuses », car, demain, lorsqu’on annoncera que ce même Jésus « qui avait ressuscité Lazare » est le même qui vient de ressusciter « trois jours après ». A la parole est joint un signe, à ce signe Jésus demande la foi sans détours et sans discussions... Nous continuons malgré tout à considérer les choses, à les peser, à les quantifier, à les vérifier.

Ce dimanche, à nous aussi, il est demandé de « sortir » de nos tombeaux, d’accepter d’enlever ces bandelettes qui nous maintiennent en servitude. « Sors ! ». « Libère-toi de toi-même, de tes peurs, de ta nuit ! Sors au jour, mon frère. Sors au jour et regarde comme le soleil est beau !!! ». Il n’y a rien que le Seigneur ne puisse rejoindre. Il n’y a rien qui puisse rester enfoui sans que sa main secourable vienne jusqu’à nous ! Il n’y a pas que la voix du Seigneur, il y a aussi son regard pénétrant et doux, sa compassion pour chaque personne ; surtout pour les éprouvés dans le deuil et la maladie. Maladies qui touchent les vivants et leuMains-personne-agee.jpgrs familles, maladies qui plongent dans la nuit (démence, autisme, Alzheimer, dépression bipolaire... alcool et drogues). Combien faut-il de patience et d’amour pour les autres afin de les accompagner là où il est si souvent et définitivement impossible de revenir ! Nuit froide. Nuit dans laquelle on entre en allant de l’avant sans savoir comment et quand on en sortira. Nuit dans la nuit, mal dans le mal, mais des yeux embrumés qui regardent ce liseret sous la porte et qui dit quelque chose du fond de cette tombe, de cette grotte où nous sortirons enfin victorieux de tout Mal, de nous-mêmes seuls – nécessairement seuls. Se laisser faire et s’abandonner pour vivre ces derniers lieux de liberté pour devenir lumière dans la Lumière.

            « Seigneur, Maranatha ! Appelle-moi ! ... que moi-aussi, comme Lazare, je sorte !!! »

                                                                                                          Père Patrice Sabater Pardo, cm

Barcelona, le 3 avril 2014