En attendant Noël - 3ème Homélie du Temps de l'Avent

Publié le par Patrice Sabater

Le dernier sou

DSC00888.JPGUn soir comme tous les autres, à proximité de l’élégant Paseo de Gracia, à Barcelone. Un des beaux et riches quartiers de la Capitale catalane. Je reviens d’un rendez-vous un peu plus haut. Imperceptible, une petite musique lancinante, douce vient à mes oreilles. Je ne sais pas encore d’où elle vient. Je cherche. Sur un trottoir de l’autre côté d’une autre grande artère de la Ciudad Condal, le long d’un mur un petit homme est assis. C’est un vieux monsieur à la barbe longue et blanche, signe de sagesse et de respect. Il sourit tout en jouant de la flûte... « Douce Nuit », un air de Paris, un autre chant de Noël. Il ne le sait pas à cet instant, mais il vient réchauffer mon coeur un peu à la dérive. Effectivement, j’ai la tête ailleurs et mon coeur est partagé. Les mélodies sortant comme par magie de ce petit instrument changent la mélancolie en un moment où tout s’arrête et me ramènent des années en arrière lorsque j’étais tout petit avec mes parents à Barcelone. Ce petit homme âgé coiffé d’un bonnet, parce qu’il fait froid, convoque tout le respect et mon admiration. Non, je ne donne jamais à personne dans la rue parce que mon rapport à la pauvreté n’est pas celui-là, et puis s’il fallait donner à tout le monde mon maigre pécule n’y suffirait pas ! Ce n’est pas que je n’ai pas d’amour ou deDSC00890.JPG compassion, c’est que je préfère simplement agir autrement. Pourtant, ce soir- là, j’ai donné jusqu’à ma dernière pièce. Je n’avais pas autre chose, mon dernier euro. J’ai recommencé ce soir. C’est homme dans le froid, au milieu de tout et de rien, paraît « heureux », sa musique défile et se détache du reste sans brusquerie, sans qu’une main quémande. Il ne dit rien. Il n’écrit rien. Il joue. Rappelons-nous, Frères et Soeurs, l’Evangile, l’Evangile de Matthieu (Mt 16). On pourrait se dire que Jésus est comme ce Moïse, avec ses agneaux, ses moutons, gardant les troupeaux de son beau-père Jéthro qui joue de la flûte, ou David, qui est aussi auprès de ses moutons... « Nous avons joué de la flûte et vous n'avez pas dansé ». Cela me rappelle aussi les Noces de Cana, préfiguration du Festin messianique, des Noces éternelles : C'est à Lui de jouer de la flûte, de convoquer, c'est à Lui de nous faire entrer dans cette danse. Tout le mystère de l'Evangile n'est jamais là où on l'attend, il ne rajoute pas quelque chose comme des obligations, mais je crois que l'Evangile c'est d'abord cette joie qui commence à sourdre et à laquelle nous sommes invités à participer. L'Église, c'est d'abord cette joie. La joie de cet homme au milieu de sa misère... Il ne faudrait pas qu'au dernier jour, quand nous le verrons face à face, Il nous dise : "J'ai joué de la flûte et tu n'as pas dansé", et que nous répondions, mais si, j'ai prié. "Oui, tu as prié, mais je voulais te voir danser, je voulais que ta prière soit une danse, je voulais que tout ce que tu faisais, tout ce que tu as même fait pour mes frères, je voulais que ce soit une danse, et tu ne l'as pas fait comme une danse". Remake de la Fable de La Fontaine, « La cigale et la fourmi » ? Cet homme a dans son coeur cette « joie imprenable » dont parle le Pasteur Lytta Basset ; une joie que j’ai vue sur le visage de

Jean Vanier et de tant d’amis de l’Evangile, des Droits de l’Homme, des Droits pour l’Homme !!!

La Deuxième Lecture de ce dimanche (Jc 5, 7-10) nous engage à entrer dans la patience « jusqu’à ce que le Seigneur arrive », car « la venue du Seigneur est proche ». C’est avec les Prophètes que Saint Jacques nous demande de patienter, avec ces prophètes qui ont crié dans le désert de nos vies, de nos villes, de nos impasses. Ils ont crié à temps et à contre DSC00880.JPGtemps, mais ils ont aussi chanté, bondi de joie, exulté, joué des instruments pour annoncer la venue du Christ. Peut-être, comme cet homme pauvre et joyeux l’avons-nous entendu ! Peut-être encore nos oreilles étaient-elles attentives à autre chose ! A quoi ??? Jean le Baptiste, cousin de Jésus, proclame dans le désert comme Isaïe et Jérémie, Amos et Ezéquiel qu’un nouveau monde est en construction. Il vient. « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? ». Les disciples de Jean sont aveuglés, incrédules, soupçonneux, pas très prompts à se convertir véritablement. Ils attendent : Qui ? Quoi ? Pour faire quoi ? Ils ne le savent même pas. Jésus ne connaît qu’une seule contrainte, celle d’annoncer un Royaume de Paix et d’Amour, de Pardon et de réconciliation, annoncer le Royaume des Cieux qui vient au milieu de son Temps. C’est un paradigme nouveau. C’est Lui le « paradigme nouveau », le « vecteur révolutionnaire » : « Oui, les aveugles voient, les invalides peuvent marcher, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux Pauvres » (Mt 11). La Parole de Dieu devient Torah Vivante. C’est Lui, le Seigneur, la Torah vivante. C’est ce qu’il annoncera un peu plus tard, dans la Synagogue de Nazareth. Un nouveau monde doit laisser la place à un monde nouveau...

Je regarde cet homme « del Carrer de Corcega », à Barcelone. Je le regardeDSC00892.JPGattentivement. Je lui demande, en pensant à cette homélie, si je peux le prendre en photo. Il est tellement bon avec moi qu’il acquiesce. En prenant la photo, je pense à Nelson Mandela, à Gandhi, à Martin Luther King, à Mgr Desmond Tuthu, le Dalaï Lama, à Sr. Emmanuelle et à l’Abbé Pierre..., à tous ces gens dont nous parlons souvent. Je pense à ces visages devenus célèbres qui ont essayé de nous montrer un chemin. Tout le monde bénit Mandela aujourd’hui et, demain, retrouvera ses habitudes empoisonnées de certitudes, nos guerres, nos rhumes politiques, notre soif de puissance et d’idolâtrie. Nous ne regarderons pas l’Autre comme un Frère, mais comme une possibilité pour moi d’agression ou de servitude. Le Seigneur nous donne à entrer dans un champ de réflexion et de regard nouveau dans la paix et pour la justice. Tout ce que ces personnes ont mis en chemin est déjà dans l’Evangile, et nous le découvrons comme si c’était la Pierre philosophale !!! Si nous acceptions de regarder « à la manière du Christ », si nous estimions un peu plus notre vie, alors nous estimerions la vie des autres. « Tournez la médaille ! », nous dit Saint Vincent-de-Paul. Oui, il nous faut voir toujours au-delà, même dans une communauté de prêtres, de religieuses, dans une famille. On peut se fourvoyer si facilement, se perdre en chemin.

Ne jouons pas aux chrétiens. Ne jouons pas aux pudibonds, aux faux miséricordieux ni aux prophètes !!! Soyons seulement ce que nous sommes : des pécheurs pardonnés aimés de Dieu, baptisés et plongés dans l’Amour miséricordieux de Dieu participant à sa Vie divine. Soyons petits et grands à la fois, pleins d’ambition pour le Royaume des Cieux, volontaires pour faire grandir les autres. Ne jouons pas aux « chrétiens du dimanche » mais soyons de vrais témoins !!! 1451468_234351656731956_1303290934_n.jpg

N’oublions pas que ce Dimanche de « Gaudete », de la Joie, nous est donné à quelques jours de la célébration de la Nativité du Seigneur nous tournant déjà vers la Crèche de Bethléem. Alors, que notre coeur s’habille de joie pour danser et chanter aux sons de la flûte de notre ami de la Rue. Rappelons-nous de lui le soir de Noël et de tous ceux, qui en France et au Proche-Orient, seront dans le froid sans beaucoup de joie au coeur. Bonne route vers Bethléem...

 

Père Patrice Sabater Pardo, cm

Barcelona, le 12 décembre 2013

(Troisième Dimanche du Temps de l’Avent)

 

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