Homélie de l'Epiphanie du Seigneur

Publié le par Patrice Sabater

De bon matin, une farandole... 

       

1496596_3887933494776_1299892126_n.jpgMon train vient de quitter la gare. Nous partons en direction de la frontière. Les traits de chaque visage racontent quelque chose d’une histoire singulière, d’un pays, d’une culture. Des Asiatiques si bien éduqués et pourtant si bruyants, des Russes longilignes et discrets, des Anglo-Saxons sans aucun complexe, des Espagnols réputés bruyants et qui regardent les autres voyageurs avec un étonnement sans mesure. Tous, nous attendons patiemment que le temps s’écoule, que le train arrive à destination. Le contrôleur arrive... Les Japonais, je crois, continuent à manger leurs oranges bruyamment et un tantinet impolis. J’ai du temps pour m’imaginer ce que pourrait être l’homélie « des Rois » de ce dimanche, comme l’on dit en Espagne. 

Les voici partis ces Mages du bout du monde avec leurs compagnons. Leurs montures les conduisent à travers des contrées différentes, des paysages contrastés. Ils découvrent le monde en suivant une étoile qui brille dans le firmament plus qu’à l’ordinaire. Il n’y a pas de compartiments, ni de contrôleur, si ce n’est les peuplades et les tribus qui les observent. Demain, ce sera le tour du roi Hérode. Il veille sur « son monde ». Un monde sans partage fait de superficialité, construit sur des rapports d’allégeance, de fausses vérités, la cupidité, l’argent, le pouvoir et la puissance. L’idée de devoir partager ce monde, et sans doute le perdre l’effraie. A nous aussi ce monde fait peur et, cependant, nous sommes attirés par ses lumières et son clinquant. Un rien1506879_275457995939961_1112999340_n.jpg nous illumine. C’est un monde que nous voulons à nos pieds répondant à tous nos caprices, à nos rêves et nos espoirs les plus intimes. Celui que les Mages vont visiter ne demande rien, ne cherche rien. Il est simplement là comme un signe, un don pour l’humanité. Ah ! Les Mages ne viennent pas sans rien tout de même... Ils connaissent les usages. De l’or pour manifester la majesté et la royauté de cet Enfant-Roi, Roi de l’Univers. De l’encens pour célébrer le Fils de Dieu, la divinité « de Celui qui a voulu prendre notre humanité ». De la myrrhe à utiliser pour le repos du corps et pour célébrer un passage ; le Passage...

Le train s’agite tandis que les japonais se déchaînent. Tout compte fait, c’est peut-être des Coréens, qui sait ?!? Des frères du « pays du matin calme » ! Ça pour être calmes, ils le sont... rrr rrr !!!

Rien ne sera laissé au hasard, au jour de l’arrivée des Mages, pas même le fait d’être passés saluer Hérode comme il se doit. Ce dernier les attend de pied ferme. Il veut savoir. Il veut TOUT savoir afin de débusquer l’imposteur, mettre la main sur lui et le tuer. Qu’il ne se fasse pas de mauvais sang, un jour c’est un autre « qui aura sa peau ». Pour l’instant, l’heure n’est pas encre venue pour livrer ce frêle enfant aux dents du molo1499650_623644707697667_482555774_n.jpgsse. Le monde doit entendre sa voix. Il se manifeste enfant mais, adulte, il se manifestera par une parole performative, efficace, harmonieuse et pleine de miséricorde. Il a du temps... temps pour l’adoration des Mages et des bergers. Temps de la joie des parents qui cajolent leur enfant qu’ils ont déjà donné à l’humanité et remis au Père pour accomplir sa divine volonté. Temps pour l’exil et pour grandir. Temps pour l’apprentissage de son « ministère » d’enfant et du travail de charpentier. C’est le temps de l’Epiphanie, de la manifestation de l’amour de Dieu au milieu de nous. Dieu-le-Père n’hésite pas à se donner en donnant son propre fils pour la rédemption, pour « le rachat de nos péchés », pour que nous participions de sa divinité, pour nous sauver. « A Bethléem, en Judée, il vous est né un Sauveur ».

Je me demande en regardant ce Chinois et ces Japonais (ou Coréens) que reste-t-il véritablement de l’évangélisation de saint François-Xavier ? De saint Paul Miki et de ses compagnons ? De saint Gabriel Perboyre ? Ce Chinois assis plus haut et ces Japonais si « vivants » ne sont sans doute pas très au fait que nouDSC00763.JPGs préparons à fêter non pas un empereur, mais un roi de quelques centimètres, pas très gros, un roi qui est aussi LEUR roi ! L’ambiance est encore à la fête. Cette nuit en Espagne, dans  de nombreux pays hispaniques et en orthodoxie les Rois Mages passeront de maison en maison, de balcon en balcon, par la cheminée peut-être bien, pour remettre des cadeaux aux enfants sages. Les adultes prépareront les Galettes des Rois, les Royaumes en attendant les crêpes de la Chandeleur. Qui aura la fève cette année ? Qui sera le roi ? Le roi, en ce jour, n’est pas à la fête. Non, il est le pauvre au milieu de nous. Mis de côté, abandonné, relégué (déjà) à la dernière place au même rang que le Père Noël. Ce n’est pas son temps. Hop ! C’est déjà fini Noël et Santa Klaus, le Petit Jésus à Bethléem, maintenant ce sont les Rois !!! Drôle de monde que notre monde qui met l’essentiel en périphérie, l’illusoire au centre !!! Que restera-t-il demain de notre fête ? Aura-t-on l’impression que s’est jouée en ce jour une part importante de notre monde ? Non, sans doute pas. Demain, des centaines de milliers de personnes vont affluer vers les grandes artères des villes espagnoles pour assister à la Cavalcade des Rois, tandis qu’en Orient, c’est une autre cavalcade en Irak etDSC00743.JPG en Egypte, en Syrie et au Liban à laquelle on assiste. C’est à une autre forme de célébration que nos frères et sœurs vont être invités sous le regard d’Hérode qui n’a pas fini de sévir, sous la menace sanglante de tous les tortionnaires et de ces fanatiques de tout poil qui fauchent la vie d’innocents. A la manifestation pour la Paix dans le Mondeorganisée par la Communauté San Egidio en ce Premier Jour de l’An, sur la Place de la Generalitat de Barcelone, il n’y avait qu’une quarantaine de personnes... Oui, quarante personnes dans la capitale de Catalogne et deuxième ville d’Espagne !!! La paix, vous avez dit ! C’est quoi ? « On s’en fiche !!! ». La guerre c’est loin, ce n’est pas pour nous ; et d’ailleurs qu’est-ce que ça peut changer ? Laissez-nous donc encore un peu rêver, entendrons-nous ? Le cœur de Dieu, il est si loin et nos problèmes au quotidien si proches... Ô Seigneur de miséricorde ! Ô Sauveur !!!

Cette Lumière, soyons-en convaincus, nous vient d’Orient. Le Pape Jean-Paul II nous l’avait enseigné dans son beau texte « Orientale Lumen » ; une lumière qui brille au-dessus de nos têtes et dans notre cœur, dans nos nuits, au cœur de chacun de nos espoirs, de chacune de nos décisions difficiles. Cette Lumière, le Christ, s’est levée de l’autre côté de la Méditerranée si proche de nous, et décidemment mentalement si loin.1455183_571379589577225_598232145_n.jpg

Le voyage se poursuit. La frontière est encore loin. Dans un moment, nous verrons les Pyrénées enneigées qui captiveront tous les regards. On se taira. On préparera sa prochaine descente : Madame avec son petit chien qui parle très fort au téléphone, le Chinois qui racle sa gorge sans vergogne depuis plus d’une heure, les Japonais bruyants, les Slaves confondus, les Espagnols chargés des cadeaux des Rois... Tout un petit monde. Un Mundillo !!! Et moi, je me demande ce que je vais bien pouvoir dire en cette fête de l’Epiphanie. Tiens, si je ne disais rien ?!? Ce serait peut-être la meilleure façon de manifester la présence silencieuse et discrète du Christ au milieu de nous. Je proposerai(s) un temps de silence, d’adoration ; et puis on chanterait, on chanterait encore à se faire éclater le gosier. Ce serait encore Noël, toujours Noël pour les petits et pour les grands. Et nous danserions à la fin de l’eucharistie sur les airs de Provence, nous danserions la farandole et la Marche des Rois ! Et, si d’aventure je ne le faisais pas, pourquoi, vous, ne le feriez-vous pas ? Ce serait si beau...

 

P. Patrice Sabater Pardo, cm

le 4 janvier 2014,

en la Fête de l’Epiphanie du Seigneur


farandole-a-la-sortie-de-la-messe.jpg