Le Kurdistan irakien, refuge pour les chrétiens ?

Publié le par Patrice Sabater

Kurde---drapeau.jpgLes chrétiens de Bagdad, de Mossoul et du reste de l’Irak sont venus en masse se réfugier au Kurdistan, fuyant les violences

Wassem a réussi à caler l’encombrant paquet dans son 4 × 4 : une statue de la Vierge de 1,50 mètre en plâtre blanc, avec son voile bleu ciel. Entourée telle une momie dans du papier bulle, personne, et surtout pas les éventuels contrôles aux check-points, ne devrait soupçonner la nature du colis. Ce soir, Wassem entreprend une route périlleuse – 360 km – entre Ainkawa, quartier chrétien d’Erbil dans le Kurdistan d’Irak, et la capitale irakienne. « La Vierge doit être à Bagdad pour Noël ! » dit-il.

Et les risques d’enlèvement ou d’assassinat par les groupes d’Al-Qaida ?« Les sunnites regardent notre carte d’identité où est mentionnée la religion. Quand ils voient “chrétien”, ils sont contents de nous avoir comme voisins parce que nous ne causons pas de problème, ils nous acceptent dans les affaires parce que nous sommes compétitifs, et quand ils cherchent un ennemi, nous sommes tout désignés. » 

Cette déclaration désabusée d’un chrétien réfugié depuis une dizaine d’années au Kurdistan en dit long sur les relations entre les communautés irakiennes chrétiennes, sunnites et chiites.

LA GUERRE CIVILE SÉVIT À PEU PRÈS PARTOUT 

Il y a des années, un tel voyage n’aurait posé aucun problème. Mais qu’est-ce que la normalité aujourd’hui en Irak ? La guerre civile sévit dans à peu près toutes les régions sunnites du pays, à l’exception des trois gouvernorats – Soulemanieh, Erbil et Dohouk – de la région autonome du Kurdistan, au nord. 

Mais même là, le danger se rapproche s’ajoutant à l’inquiétude provoquée par la guerre civile dans la Syrie voisine. Le 29 septembre, six kamikazes se sont fait exploser devant le bâtiment des forces de sécurité intérieures du PDK à Erbil, « capitale » du Kurdistan, pourtant réputée stable et sûre. 

Puis, il y eut des attaques coordonnées contre le QG des services de renseignement de la police et un centre commercial de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, le 4 décembre. Bilan : 11 morts et 70 blessés. Kirkouk n’est qu’à 70 km d’Erbil. Elle est située dans les zones disputées entre Bagdad et les Kurdes – ils revendiquent cette ville comme faisant partie du Kurdistan, et ce sont les Peshmergas kurdes qui en assurent le contrôle.

DES FLOTS DE CHRÉTIENS, DE TOUT L’IRAK

Pourtant, à Ainkawa, les guirlandes clignotent dans les rues le soir, les sapins de Noël ornent les vitrines et les halls des hôtels. Les chrétiens oublieront peut-être pendant ce temps festif les inquiétudes qui les rongent. Personne ne connaît le nombre exact des chrétiens à Ainkawa : 30 000, 45 000 ? Ils sont aussi à Dohouk, au nord, ou dans les villages le long de la frontière avec la Turquie. Le flot des familles qui arrivent tous les jours du reste de l’Irak ne se tarit pas.

Laheeb Hanna, 62 ans, le regard malicieux, est arrivé il y a dix ans de sa ville natale de Bassora, dans le sud de l’Irak, une ville mixte où vivaient beaucoup de chrétiens comme lui. Ingénieur, il avait monté plusieurs sociétés, notamment dans la construction de pipeline, car Bassora est avant tout une ville pétrolière. Ses affaires prospéraient. C’est après la chute de Saddam Hussein, en 2003, que les problèmes ont commencé.

À cette époque, deux de ses beaux-frères sont tués dans des attentats. Laheeb Hanna carte_kurde-2.gifembarque sa femme et ses deux filles au Kurdistan. « C’était en 2004 », se rappelle-t-il. Lui reste à Bassora pour diriger son entreprise. Il fait les allers et retours vers Erbil toutes les deux semaines, soit 900 km en voiture à travers un pays devenu de plus en plus dangereux. « Je croyais que la situation allait s’améliorer », confie-t-il. Puis les enlèvements se sont généralisés à Bassora. Travaillant avec des Britanniques, il reçoit des menaces au téléphone.

L’ÉMIGRATION, TOUS S’Y PRÉPARENT

En 2006, il quitte définitivement la ville du Sud pour le Kurdistan. « J’avais un terrain à Erbil et de l’argent », explique Laheeb Hanna. En 2009, il fait construire un hôtel à Ainkawa, le Karlovy Vary, du nom d’une ville thermale en République tchèque dont il est tombé amoureux. Ses filles, Maria, 16 ans, et Trazia, 13 ans, sont scolarisées dans une école internationale où elles apprennent des langues étrangères, une garantie pour le jour où la famille devra émigrer. Le père y pense et s’y prépare.

Le dimanche, à la messe de 18 heures – les offices se déroulent le matin de très bonne heure ou le soir, parce que le dimanche n’est pas férié –, l’église chaldéenne Mar Ellia est pleine à craquer d’hommes, de jeunes et de femmes, la tête recouverte d’une mantille blanche sur laquelle est inscrit le mot Lourdes, souvenir de pèlerinage. Ce soir-là, la paroisse accueille le jeune Père Basel Yaldo, venu du diocèse de Bagdad. Dans l’assistance, de nombreux chrétiens de la capitale irakienne ou de Mossoul, sont présents. La chorale entonne des chants en araméen, l’émotion est palpable. Un avant-goût de Noël pour ces familles déracinées. À la fin de la messe, tout le monde se presse pour serrer la main du Père qui repart le soir même pour Bagdad.

AU KURDISTAN, UNE RELATIVE SÉCURITÉ

 La municipalité d’Aikawa à Erbil est une sorte de ghetto peuplé de chrétiens, originaires du Kurdistan pour une part et d’Irakiens venus de Mossoul, de Bagdad ou du sud de l’Irak, fuyant l’instabilité et les attentats.« Nous sommes ethniquement et culturellement, les descendants des empires babylonien et assyrien », rappelle Saadi Maleh, historien, érudit et chrétien. « Nous ne sommes pas des invités en Irak, rappelle ce directeur général au ministère de la culture et directeur du musée assyrien à Ainkawa. Nous sommes à l’origine de ce pays, comme les Indiens en Amérique ou au Canada. » 

Né à Ainkawa il y a 62 ans, Saadi Maleh a fait des études dans l’ex-Union soviétique, a enseigné en Libye puis a vécu au Canada dont il possède la nationalité. Après un court séjour aux Émirats arabes unis, il revient au Kurdistan en 2002. Ses frères et sœurs sont en Europe et sur le continent nord-américain. Il assure qu’il partira, à terme, « parce que même la société kurde s’islamise et que si la situation se détériore, les chrétiens seront les premières victimes ».

À l’origine, Ainkawa était habité par des paysans chrétiens, plutôt communistes. Depuis le boom économique que connaît le Kurdistan, grâce à la découverte récente du pétrole, des hôtels ne cessent d’ouvrir, des centres commerciaux se multiplient, des bars où l’on sert de l’alcool attirent les expatriés qui construisent le Kurdistan. Les chrétiens profitent largement de cette expansion et, pour la première fois, le budget du Kurdistan prévoit la construction de quatre églises à Ainkawa et une à Dohouk, plus au nord.

AINKAWA, ÉTAPE AVANT L’OCCIDENT

Bientôt Ainkawa sera aussi dotée d’un théâtre. Elle possède une bibliothèque spécialisée dans la culture syriaque avec plus de 7 000 livres, « la première dans toute l’Irak », ajoute Saadi Maleh. Les chrétiens du Kurdistan ont leurs propres écoles : arabophones, ils ne peuvent aller dans des écoles kurdes d’où l’arabe a été proscrit. Mais ils n’ont pas encore d’université. « Il faut que nous ayons une section en langue syriaque à l’université de Salahedine », dit Saadi Maleh. Mais à cette requête, le doyen lui a répondu, « je n’ouvre pas d’église dans l’université ! » 

Massoud Barzani, Président de l’entité kurde d’Irak et chef du parti démocratique du Kurdistan (PDK), a donné des garanties aux chrétiens pour qu’ils s’établissent au Kurdistan, achètent des terrains, construisent et ouvrent des entreprises. Mais dès qu’une contrariété vient rompre cette harmonie, les chrétiens ont le sentiment de voir leur avenir menacé

Salim Kako, ex-député chrétien au parlement est originaire d’Erbil. Il se bat tous les jours pour aider ses compatriotes venus du reste de l’Irak. Mais rien n’y fait, les chrétiens quittent aussi le Kurdistan et Ainkawa est souvent la dernière étape avant le saut en Occident.

UN PAYS PERDU POUR LES CHRÉTIENS DÉSORMAIS

 « C’en est fini du Moyen-Orient pour les chrétiens », avoue l’hôtelier Laheeb Hanna qui tôt ou tard partira « pour mes filles, pour leur avenir ». « Les chrétiens ont payé le prix fort de la guerre en Irak, lâche Salim Kako. Ils ont perdu leur pays, l’Irak, leurs églises, leur peuple. » La rumeur court qu’il ne resterait plus que 150 000 chrétiens dans toute l’Irak. Ils étaient plus d’un million en 1980. Dans les villages chrétiens d’al Kosh ou Karakosh, situés dans les zones disputées entre la région du Kurdistan et le pouvoir central à Bagdad, les familles chrétiennes qui s’y sont réfugiées, fuyant les violences de Mossoul ou de Kirkouk, partent elles aussi. 

Les religieux restent mais doivent se replier pour des raisons de sécurité. C’est le cas des dominicaines de Mossoul dont le monastère a été fermé. Les religieuses ont été relogées dans des villages de la plaine de Ninive.

Les chrétiens ont perdu confiance dans cette région. En aparté, l’un d’entre eux, fonctionnaire, confie que « les Kurdes ont peur que nous prenions trop de pouvoir. Certes, poursuit-il, Massoud Barzani nous protège. Mais il n’est pas éternel. Il est temps que nous cessions d’être des “protégés’’». 

Source : La CROIX - AGNÈS ROTIVEL (à Erbil, le 22 décembre 2013..., et toujours d’actualité...)

 

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