Liban: Soeur Michèle Wakim, Fille de la Charité au service des Pauvres... 60 ans après !

Publié le par Patrice Sabater

Sr. Michèle WAKIM

(Fille de la Charité, au Liban)

« La Mère des Pauvres de Zgharta »

 

A l’occasion de la Fête des Mères, le journal libanais « Al Naar »

a consacré un article sur Sœur Michèle

avec ce surnom que la population locale lui a donné…

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Interview et Portrait

  Sœur Michèle, d’où venez-vous ?

Je suis née en 1929 à LEBAA, dans la région de Jezzine (Sud Liban).

Nous étions une fratrie de quatre. La plus jeune est décédée à l’âge de 12 ans.

Pouvez-vous nous dire comment vous relisez votre vocation dans la famille de saint Vincent-de-Paul ? Vous avez choisi d’être Fille de la Charité. Pourquoi ?

Il y avait un prêtre Lazariste libanais qui revenait de France. Il a parlé de sa vocation. Il enseignait à Antoura… Il nous a parlé beaucoup des Filles de la Charité, et c’est ainsi qu’est née ma vocation dans la famille de saint Vincent-de-Paul. J’ai refusé d’aller dans une Congrégation libanaise nouvellement fondée : les Sœurs Antonines. A l’époque toutes les Filles de la Charité au Liban étaient françaises. Les Sœurs me disaient que de ce fait je ne pourrai  jamais être Supérieure, or que chez elles j’aurais pu devenir Supérieure de suite… Mais, moi j’ai vous devenir être Fille de la Charité !!! Je voulais entrer dans la Compagnie à cause du service des Pauvres. J’y étais déjà habituée à la maison. Ma mère m’envoyait chez les Pauvres du village apporter des poules, des fruits. On venait auprès de mon père pour un avis motivé désintéressé, surtout quand il s’agissait de louer, de vendre un terrain, ou le fruit des récoltes. Il a été parrain de centaines d’enfants du village et des environs. Tout le village l’appelait : « Parrain ! ». Le soir nous prions ensemble, et bien souvent nous disions le Chapelet ou l’Office.

Mon Parcours de Fille de la Charité…

Je suis entrée à l’Aspirat en 1947. Au Séminaire (Noviciat), en 1950.

Je suis sortie du Séminaire en 1952 pour être placée à Ras-Beyrouth pour enseigner l’Arabe. En décembre 1955, on m’a envoyé à Bethléem un mois avant mes Premiers Vœux. Je les ai prononcés à la Grotte de Bethléem lors de la Messe de Minuit. Je remercierai le Seigneur toute ma vie pour cette grande Grâce !!! J’ai été très heureuse en Terre Sainte, et si malheureuse quand il a fallu en partir… J’ai travaillé dans les Camps de réfugiés palestiniens sous les tentes. J’allais dans les villages faire des soins à domicile, et je tenais deux dispensaires dans les villages ; dont Beit Sahour. En 1960, j’ai commencé des Etudes d’infirmière en étant à la Maison Centrale (Achrafieh – Liban). En 1967, j’ai intégré le Bloc opératoire à l’Hôpital du Sacré Cœur (Beyrouth) et je m’occupais spirituelle ment du Personnel de l’hôpital. En 1977, je suis arrivée à Zgharta (Nord Liban). J’y suis depuis 35 ans !!! J’ai commencé par travailler dans un dispensaire (soins et pharmacie). J’ai débuté, en fait, par vacciner les enfants. Il n’y avait pas d’argent. Les gens des villages n’étaient pas vaccinés. C’était le temps de la Guerre. Ensuite, j’ai été faire des soins à domicile à Ehden d’abord et à Zgharta ensuite. J’avais parfois jusqu’à 20 maisons par jour. Le travail s’est amplifié par une présence dans quatre villages supplémentaires aux alentours de Zgharta. En 1978-1979, CARITAS (Secours Catholique) m’a demandé d’être l’Assistante Sociale de Zgharta et de Zeouyé (région de Zgharta) ; c’est-à-dire 60 villages !!! C’était un lourd travail. C’était encore la Guerre : rencontre des familles nombreuses, don d’habits ou de nourriture, soins… Puis, malheureusement, il y a eu le massacre de Ehden (Nord de Zgharta, dans la Montagne en allant vers la Vallée Sainte/Qaddisha) : une trentaine de tués dans la nuit. A 20 heures, on m’a appelé à 20 heures avec Sr. Agnès pour me rendre à l’église Saint Jean pour y laver  ces corps meurtris à genoux, reformer des visages, habiller les morts… Je ne veux plus en parler.

Le plus « intéressant » pour les Filles de la Charité c’est d’aller dans les familles pour y faire des soins. On est prêt de la vie concrète des gens. Voir ce qui va ou pas, les joies et les peines…

Pouvez-vous présenter l’établissement scolaire dans lequel vous travaillez ainsi que votre communauté ?  

En 1993, j’ai quitté CARITAS, mais je continuais à aider les Pauvres. Les gens le savaient. Je recevais de la Supérieure Provinciale (la Visitatrice) 5000 Livres Libanaises (LLB) à l’époque pour aider les Pauvres – surtout « les Vieux » abandonnés dans les villages à cause de la Guerre - puisque je ne recevais plus rien de CARITAS. Un médecin originaire du Caza formé un Comité de médecins libanais pour aider la région. Là, avec l’argent qu’il me donnait, je réalisais des micro-projets (plus d’une centaine) pour permettre aux gens de vivre et de rester au Liban. Aujourd’hui, j’habite dans le Collège des Filles de la Charité de Zgharta. Nous sommes 4 Sœurs. Là, il  y a un Dispensaire qui donne sur la rue. J’y travaille autant pour le Collège (Médecine scolaire) que pour la ville.

En plus de tout cela, je suis « Visiteuse » de Prison. Je vais dans toutes les prisons du Nord (6) ; dont une prison pour les Femmes (150 femmes). Le Patriarcat Maronite a formé un Comité auquel je suis associée. Je ne suis plus seule ! Je vais surtout à la Prison des hommes de Tripoli (2500), à celle des Femmes, puis à celle de Zgharta (75 personnes). Parfois, je vais à Chekka (Batroun), à Akkar, à Amioun. Le jeune Père Jonas (éthiopien Lazariste) m’accompagne dans ces visites à Tripoli.

Mon grand travail social, aujourd’hui, ce sont les Micro-projets qui aident beaucoup.  Les personnes remboursent ou pas… Ça ne fait rien ! Mais, au moins, ils ne mendient plus !!! Je reçois de l’aide par le biais de bienfaiteurs locaux…

A 84 ans, quand est-ce que vous allez vous arrêter ?

J’ai déjà beaucoup abandonné de choses… Il y a des gens qui viennent de partout, et de plus en plus !!! Tant que j’ai de l’argent, je continue. Je n’ai pas de budget, et je continue… Tant que j’ai des forces je vais avancer. Je compte beaucoup sur la divine Providence !!! Sur mon initiative a été créée l’Association « La divine Providence ». Elle s’occupe en gros de l’ensemble des secteurs dans lesquels j’ai pu intervenir : visite des familles, soins aux nains du Secteur, aux jeunes, visites aux personnes âgées, dispensaire, actions auprès des délinquants et mise en route de l’institut Don Bosco pour les jeunes de la rue, mise en route d’un Institut technique pour jeunes handicapés. Il faut continuer en ce sens. Je suis très fière que des jeunes, dont Stephan, continuent cette œuvre auprès des plus petits d’entre nous.

P1020677.JPGComment pensez-vous que Monsieur Vincent regarderait le monde d’aujourd’hui ?

Il le regarderait comme il le regardait autrefois : les gens dans la misère. Il veut des Filles de la Charité pour continuer son œuvre. Au Liban, aujourd’hui, il y a beaucoup de misère cachée. Ils ont besoin de l’aide ; encore plus qu’avant. Je souhaite, s’il y a des Vocations, que l’on reprenne les visites à domicile. Les besoins sont presque pareils. D’un autre genre, c’est vrai. La misère continue : enfants trouvés, malades, prisonniers, pauvres dans les villages… En son temps, il a inventé beaucoup de choses en vertu de la Charité.

Quelle espérance porte votre regard de Fille de la Charité ?

Au Proche-Orient, il y a de moins en moins de Filles de la Charité. Les Vocations vont presque toutes dans les Congrégations locales ; Les prêtres envoient dans les communautés autochtones. Ils nous prennent encore comme des « communautés étrangères » ; malheureusement !!! Nous n’allons pas assez aux réunions organisées par le Patriarcat Maronite. Là, y sont réunies toutes les Congrégations ; dont les Congrégations libanaises. Nous restons distantes. Malgré tout, je ne manque pas d’espérance…