Mercredi des Cendres (homélie)

Publié le par Patrice Sabater

C’est la lutte finale...

 

Poing-leve.jpg« (...) groupons-nous et demain... ». Ah ! Comme j’aime ce chant révolutionnaire qui claque bien, qui dit bien les choses, qui promet un avenir meilleur. Oh ! Comme j’aime aussi ce point levé vers le haut. Il signe la force et la volonté, le désir de vaincre comme celui qu’avait levé Nelson Mandela ou le jeune champion qui remporte le trophée, l’enfant ou l’adolescent qui vient de conquérir le « oui » de ses parents ou qui accueille amoureusement l’accord de sa petite amie pour se marier. Oui, « c’est la lutte finale » !!! On pourrait s’arrêter à ces gestes pleins de sens : le V de la victoire initié par Winston Churchill, le point levé de Mandela, les bras ouverts vers le ciel de Desmond Duthu ou ceux de notre dernier recordman du monde en saut en hauteur. On pourrait s’arrêter là. On pourrait se satisfaire de ça, mais nous voyons que nous n’avons pas fait « table rase du passé »... C’est le passé, c’est la vie telle que nous la portons ou que nous traînons difficilement qui a fait « table rase » en nous, par le bas, par le moyen du plus petit commun dénominateur. « Faites-le, si vous voulez, mais pourvu que ça ne fasse pas de vague ». Est-ce de la prudence ou du compromis ? Il s’agit pour nous dePoing-leve---Enfant-noir.jpg savoir à quel genre de révolution nous voulons nous engager. Pour faire quoi ? Avec qui ?

Cette question qui me taraude ce matin fait écho à un film libanais de Nadine Labaki, sorti en septembre 2011, « Et maintenant on va où ? ». Oui, c’est bien cela le Carême qui commence ce Mercredi des Cendres. Maintenant quel chemin dois-je prendre ? En vue de quoi ? Pour faire quoi ? Le synopsis du film nous dévoile le cœur du film : « Faisant preuve d’une grande ingéniosité, inventant de drôles de stratagèmes, unies par une amitié indéfectible, les femmes n’auront qu’un objectif : distraire l’attention des hommes et leur faire oublier leur colère et leur différence. Mais quand les événements prendront un tour tragique, jusqu’où seront-elles prêtes à aller pour éviter de perdre ceux qui restent ? ». Jusqu’où sommes-nous prêts à aller durant ces quarante jours et ces quarante nuits de Carême ? Durant cette période, nous pourrions Homme-en-colere.jpgêtre définitivement surpris « Qui sait ? Il pourrait revenir... ». Oui, le Seigneur pourrait revenir, et peut-être nous trouverait-il dans la prière et affairés dans des gestes de solidarité, dans des actions fraternelles... « Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! »
Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d'amour, renonçant au châtiment 
». Il n’y a plus de deuil en Jésus-Christ, car si nous accueillons la Parole de Dieu qui nous vient de la Torah, nous accueillons aussi les Béatitudes, « la miséricorde de Dieu et non pas les sacrifices » ! Nous accueillons cette folle promesse du Pardon qui se donne, qui s’est offert dans le sang du Christ à la Croix. Nous croyons14-fevrier-2014-Syrie.jpg à la Résurrection des morts, et Celui qui nous promet cela ne peut nous ôter la joie !!! Nous sommes faits « pour sonner de la trompette dans Jérusalem ». C’est une lutte finale et implacable que nous menons contre les forces qui nous tirent plus vers le bas. Il nous faut porter au-dessus de notre tête le casque de Moab, nous prévenir du mal avec le bouclier de la Foi et en accueillant dans notre cœur la Grâce que Dieu nous propose. Cependant, dans le Psaume 50 nous entendons : « Rends-moi la joie d'être sauvé ; que l'esprit généreux me soutienne ».

Là, chers Frères et chères Sœurs, il nous faut nous asseoir et pleurer comme au bord du fleuve de Babylone. Oui, je dis bien pleurer avec ces hommes et ces femmes, ces milliers d’enfants de Syrie au milieu des décombres, dans la faim et dans la mort, sans rien... sans plus rien. Ils sont, comme les Palestiniens, déracinés du lieu de leur vie ; et certains mêmes vivent un deuxième ou un troisième exil. Les images sont troublantes. Elles crèvent les cœurs et nous terrifient. Il n’y a que de la poussière... C’est une lutte finale 1926825_820317234651287_1342362894_n.jpgqui cherche à s’accomplir dans tout ce qu’il y a de plus vil et de plus abject dans le cœur de l’Homme. Il nous faut retenir encore nos larmes et demander grâce pour l’Egypte et pour l’Irak. Il nous faut nous tourner vers Dieu pour implorer le Ciel pour le Liban et la Palestine... la Turquie et la Lybie. Et, si nous regardons plus au loin encore, nous aurons de la peine pour l’Ukraine, le Venezuela, le Mali et la Centrafrique, la Somalie et le Soudan, le Cameroun et le Niger... On s’est battu « le poing levé » pour Guernica et pour Madrid. Arme au poing, on s’est battu pour libérer Paris et Stalingrad. On a serré les dents à Londres et on a vomi tout ce que l’on pouvait rendre à Srebrenica. Mais, aujourd’hui, au moment où Alain Resnais vient de fermer les yeux, se déverse sur le monde une Nuit épaisse et un brouillard qui ne se dissipe pas... une crise économique qui dure et perdure, et qui ne vient qu’ajouter et renforcer la crise morale au cœur de la Vie de l’Homme. Il est défait. Il est vaincu, et sa lutte est bien là. Il n’y a plus que de la poussière dans sa vie, sur ses chaussures, dans ses mains.

Ce soir, nous allons recevoir les Cendres dans nos mains ou sur notre front. Nous nous souviendrons que c’est un rite juif, un rite de pénitence et de deuil. Ce geste dit quelque chose de notre condition humaine. Il dit quelque chose du Christ Lui-même. Et, sans doute, et d’une façon plus certaine, nous penserons à ces enfants et ces orientaux, à ces Chrétiens d’Orient qui1800224_823575874325423_899568738_n.jpg n’auront pas besoin de tendre les mains pour recevoir un peu de poussière parce que leur vie est devenue si ténue, si réduite à rien, qu’ils sont devenus eux-mêmes poussière... Il ne tient qu’à nous de nous mettre à la place de ces Frères et de ces Sœurs pour essayer de voir comment on peut les aider sans être, je vous en supplie, des chrétiens blasés mais en étant des chrétiens qui vont jusqu’au bout de leurs engagements... et de l’Evangile. C’est ça le Carême. Le reste est arrangement et baliverne. Courage, nous sommes ensemble sur le même chemin.

Père Patrice Sabater Pardo, cm.

Barcelona, le 4 mars 2014 

 

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"Que l’Esprit Saint, grâce auquel nous « [sommes] pauvres, et nous faisons tant de riches ; démunis de tout, et nous possédons tout », nous soutienne dans nos bonnes intentions et renforce en nous l’attention

et la responsabilité vis-à-vis de la misère humaine,

pour que nous devenions miséricordieux et artisans de miséricorde. "
(Pape François)