Syrie : « L’Occident est mal informé, y compris ses Églises »

Publié le par Patrice Sabater

mgr-elias-sleiman.jpgMgr Elias Sleiman est évêque maronite de Lattaquié (Syrie), une région côtière qui est le berceau des musulmans alaouites, lesquels dirigent le pays et continuent de vivre en paix à côté d’une population chrétienne de quelques 45.000 personnes. Cette région est une destination pour les Syriens qui fuient les combats, aussi bien les musulmans que les chrétiens. Ces derniers ont fui Damas, Alep et Homs (qui fait partie de l’éparchie de Lattaquié) en grand nombre, la majorité d’entre eux ayant actuellement échoué au Liban.

Dans une interview avec l’Aide à l’Église en Détresse réalisée le 17 octobre 2013 au cours d’une halte à New York (USA), Mgr Sleiman nous livre son analyse sur la situation préoccupante de la Syrie.

Après deux ans de combats, et tant d’effusions de sang, que voyez-vous comme solution pour établir la paix en Syrie ?

De grands efforts sont nécessaires pour établir un dialogue entre le régime et les éléments modérés de l’opposition. Les grands acteurs de la planète doivent s’engager sérieusement et exercer une pression réelle sur les différentes parties afin qu’elles reviennent à la table des négociations : d’une part l’Amérique et ses alliés — la France, tous les États européens, Israël, et d’autre part la Russie, qui doit s’adresser à l’Iran et à ses alliés. Mais jusqu’à présent, il y n’a pas eu de véritable leadership. Le grand défi est le fanatisme religieux. C’est bien sûr une question très difficile. Le problème de nombreux médias est qu’ils ne saisissent pas vraiment la situation telle qu’elle est réellement. Le printemps arabe a clairement été dépeint comme un mouvement pour la liberté et la démocratie, mais les résultats réels, par exemple en Libye, en Égypte et au Yémen, prouvent le contraire. À bien des égards, l’Occident est mal informé, y compris ses Églises, malgré de bonnes intentions. En ce moment même, en Syrie, il convient de dire que les rebelles modérés et les islamistes ont commencé à s’affronter entre eux. Les grandes puissances du monde doivent intervenir — maintenant — pour empêcher la Syrie de tomber dans le chaos le plus total. La situation me préoccupe beaucoup. Néanmoins, je continue d’espérer — appelez cela un espoir insensé, si vous voulez. Mais avec Dieu, tout est possible.261940 10151441862409848 1095447637 n

L’un des énormes enjeux est la capacité des chrétiens à rester sur la terre où est née leur foi…

Nous avons besoin de la solidarité des peuples et des gouvernements occidentaux pour assurer que les chrétiens continuent d’être présents en Syrie et au Proche-Orient. Nous ne pouvons permettre qu’il n’y ait plus de chrétiens dans le pays, parce que la présence chrétienne aide les musulmans à être modérés. C’est ce que Jean-Paul II a dit sur le Liban : « C’est plus qu’un pays, c’est un message [de coexistence entre musulmans et chrétiens].» L’environnement musulman bénéficie de l’engagement de la foi chrétienne, laquelle assure bien sûr aussi notre propre ouverture à l’égard du monde musulman. C’est ce que je veux dire aux chrétiens et aux catholiques. Pour pouvoir vraiment vivre ma foi, j’insiste sur deux piliers principaux — Dieu, qui est absolu dans les cieux, et l’Homme, dont la valeur est absolue sur la terre. En touchant l’un, vous touchez l’autre. Toute forme de fanatisme religieux est un manquement à ce respect fondamental pour Dieu et l’Homme. C’est le message du témoignage chrétien, sa présence dans le monde musulman, que les chrétiens occidentaux rendent possible à travers la prière et le soutien matériel. Cependant, je ne crois pas que nous devrions compter sur une fourniture permanente d’argent — ce ne sera que tant que les combats continueront. Les chrétiens locaux doivent trouver un jour les moyens de devenir autonomes et donc être capables de rester. Nous devons trouver les moyens de les empêcher de devenir eux-mêmes des réfugiés ! L’Église locale cherche à jouer un rôle crucial à cet égard.

1618716679866097252En Syrie et ailleurs dans la région, les chrétiens et les musulmans ont vécu côte-à-côte pendant des siècles…

Je ne peux pas et ne vais pas parler séparément des chrétiens et des musulmans. Nous avons vécu ensemble en Syrie pendant 1400 ans. Pourquoi n’arrivons-nous plus à vivre ensemble ? C’est la grande question. Nous, chrétiens, voulons rester, et les musulmans modérés veulent la même chose. Pourquoi des djihadistes et fondamentalistes musulmans viennent-ils en Syrie et ailleurs, et font-ils tout pour que cette coexistence ne soit plus possible ? Nous ne devrions pas diviser des pays et des régions en suivant des lignes de fracture religieuses. Il y a là un grand risque : un pays qui n’a qu’une seule religion devient extrémiste, provoquant la guerre. La religion ne doit pas servir de prétexte à la violence.

Donc, il n’y a rien dans l’Islam qui soit fondamentalement incompatible avec la tolérance envers les chrétiens ?

En effet. Encore une fois, nous avons vécu ensemble pendant 1400 ans. Maintenant, l’Arabie saoudite est une autre question. Les pays qui sont à 100 % islamiques sont une autre histoire ; là, les musulmans n’ont pas été contraints de trouver des façons de vivre ensemble avec les chrétiens, ils n’ont pas été poussés à s’ouvrir. Mais en Syrie, au Liban, en Jordanie, etc., nous avons vécu ensemble pendant très longtemps. Dans ces pays, il est difficile d’imaginer des musulmans qui vivent sans chrétiens ou vice versa.

On relate parfois des cas de musulmans venant au secours de leurs voisins chrétiens…PEACE (1)

Ici, ça arrive aussi dans l’autre sens. Par exemple, il y a des familles sunnites qui se sont enfuies d’Alep et sont venues dans mon diocèse. Elles ont reçu l’aide de religieuses et leur ont dit : « Nous sommes en train de vous tuer, mais vous nous donnez à manger. Nous ne vous oublierons pas. » C’était la première fois que ces musulmans rencontraient des chrétiens, et ils ont découvert que ces croyants n’étaient pas ce à quoi ils s’attendaient. Nous ne pouvons pas laisser de telles expériences ne pas porter de fruits. C’est extraordinaire. Nous pouvons vivre ensemble. Lorsque des chrétiens et des musulmans vivent ensemble dans une région donnée, la conséquence n’est pas que les chrétiens se ferment, mais que les musulmans s’ouvrent. C’est l’ignorance qui fait que nous ayons peur de « l’autre ». Notre religion est une religion de mission — ce n’est pas une religion qui se referme sur elle-même. Nous ne pouvons pas accepter la logique de l’uniformité ; nous sommes pour l’ouverture; c’est le génie du christianisme.

Propos recueillis par Joop Koopman, AED

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